Par Ralf Dieudonné JN MARY
Il y a des phrases que l’on entend trop souvent en Haïti.
« Le pays va mal parce que nous avons changé les couleurs du drapeau. »
« Les bandes sont horizontales, voilà pourquoi le pays est couché. »
« Nous payons encore l’assassinat du Père de la Nation. »
Ces paroles ont quelque chose de séduisant. Elles sont simples. Elles donnent une explication rapide à notre douleur. Elles transforment une crise complexe en symbole facile à blâmer.
Je respecte profondément nos symboles. Le drapeau n’est pas un simple tissu. Il porte l’âme de notre histoire. Il évoque Jean-Jacques Dessalines, il rappelle l’épopée de Toussaint Louverture, il incarne la naissance d’Haïti comme première république noire indépendante du monde.
Mais une question s’impose :
Sommes-nous en train d’honorer nos symboles… ou de les utiliser pour fuir nos responsabilités ?
Je veux écrire cet article pour provoquer un réveil. Un réveil national. Un sursaut de conscience. Parce que notre malheur ne vient pas d’un arrangement de couleurs. Il vient de nos choix répétés, de nos erreurs non corrigées, de notre refus collectif d’assumer.
Avant de parler de responsabilité, il faut d’abord briser une illusion : celle qui consiste à croire que nos symboles gouvernent notre destin plus que nos décisions. Car si nous voulons vraiment comprendre pourquoi Haïti souffre, nous devons commencer par examiner cette tendance dangereuse à transformer les symboles en causes magiques.
Le piège des symboles comme explication magique.
Attribuer la misère d’un pays à un drapeau, à une orientation de bandes, à une couleur dominante, c’est chercher une cause mystique à un problème politique, économique et social.
Un drapeau est un symbole.
Un symbole n’a pas de pouvoir économique.
Un symbole ne vote pas de budget.
Un symbole ne détourne pas de fonds publics.
Un symbole ne laisse pas les frontières ouvertes.
Les décisions humaines, si.
Regardons Japon.
Son drapeau : blanc, avec un disque rouge. D’une simplicité presque austère.
Est-ce que le blanc signifie que la neige détruit chaque année des milliers de vies ?
Est-ce que le disque rouge signifie que le sang coule quotidiennement dans ses rues ?
Bien sûr que non.
Le Japon est devenu une puissance mondiale non pas à cause d’un cercle rouge, mais à cause d’une culture de discipline, d’investissement dans l’éducation, d’innovation technologique, de responsabilité collective.
Le symbole accompagne. Il ne remplace pas l’action.
Lorsque nous disons : « Le pays va mal parce que le drapeau n’est pas noir et rouge », nous créons une illusion de causalité. C’est confortable. Cela évite les questions plus difficiles :
- Pourquoi nos institutions sont-elles fragiles ?
- Pourquoi tolérons-nous la corruption ?
- Pourquoi nos dirigeants quittent le pouvoir sans rendre de comptes ?
- Pourquoi la contrebande prospère-t-elle ?
- Pourquoi la terre s’érode sans politique environnementale sérieuse ?
Blâmer un symbole, c’est éviter d’examiner nos structures.
Dans votre vie personnelle, si votre entreprise échoue, accusez-vous la couleur de votre logo ?
Si un élève échoue à un examen, blâme-t-il la couleur de son uniforme ?
Non. On cherche des causes réelles : manque de préparation, mauvaise gestion, erreurs stratégiques.
Pourquoi, collectivement, refuserions-nous cette honnêteté ?
Mais le problème ne s’arrête pas aux symboles. Il y a plus profond encore : notre tendance à transformer nos erreurs historiques en malédictions éternelles.
Mais l’erreur ne s’arrête pas à la couleur d’un drapeau. Derrière cette explication simpliste se cache un mécanisme plus profond : notre habitude de transformer nos fautes historiques en fatalités éternelles.
Accuser un symbole est une fuite. Accuser le passé devient alors l’étape suivante.
Les mythes pour éviter la reddition de comptes.
On entend souvent :
« Nous payons encore l’assassinat de Dessalines. »
Comme si l’histoire était une punition mystique. Comme si chaque génération était condamnée par un acte passé.
Oui, l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines fut un drame national. Mais ce drame ne rédige pas nos lois aujourd’hui. Il ne signe pas nos contrats publics. Il ne vend pas nos terres.
Ce sont des êtres humains contemporains qui prennent ces décisions.
Imaginons un maire qui détourne des fonds destinés à la construction d’une école.
Lorsque les enfants étudient sous un toit percé, peut-on sérieusement dire :
« C’est la conséquence spirituelle de 1806 » ?
Non. C’est la conséquence d’un acte précis, commis par une personne précise, dans un système précis.
Les mythes ont une utilité politique. Ils permettent de gouverner sans rendre de comptes.
Si la crise est mystique, personne n’est responsable.
Si la crise est spirituelle, personne n’est coupable.
Si la crise est symbolique, personne n’a à corriger ses pratiques.
Mais une nation ne se relève pas avec des légendes.
Elle se relève avec des institutions fortes, des citoyens exigeants, des lois appliquées.
Chacun de nous a un rôle.
- Refuser la petite corruption « normale ».
- Exiger la transparence.
- Protéger l’environnement au lieu de participer à sa destruction.
- Ne pas vendre sa conscience pour un avantage temporaire.
- Éduquer nos enfants à la responsabilité, pas à la fatalité.
Un pays n’est pas seulement dirigé d’en haut. Il est construit d’en bas.
Alors si ce ne sont ni les couleurs, ni les bandes, ni les malédictions… qu’est-ce qui peut réellement transformer Haïti ?
Refuser les mythes est une première étape. Mais une nation ne se relève pas seulement en rejetant l’illusion ; elle se relève en choisissant une nouvelle posture.
La responsabilité collective comme levier de renaissance.
Un pays change lorsque sa culture change.
Lorsque l’excuse cède la place à l’exigence.
Lorsque la fatalité cède la place à la responsabilité.
Donnez-moi un pays en ruine, mais doté d’un système qui exige de chaque citoyen — jeune ou vieux — responsabilité et droiture ; des citoyens qui protègent leur famille et qui défendent leur patrie et leur territoire, et je vous rendrai une nation où règnent l’ordre, la dignité et le progrès… même si son drapeau n’est qu’un simple morceau de papier.
Partout dans le monde, des nations ont connu la guerre, la pauvreté, l’humiliation. Pourtant, certaines ont choisi la reconstruction par la discipline, la réforme et la vision à long terme.
Ce n’est pas la couleur d’un drapeau qui crée la prospérité.
C’est la cohérence entre les paroles et les actes.
Tant que nous préférerons les récits confortables aux diagnostics honnêtes, nous tournerons en rond.
Mais le jour où nous dirons :
« Oui, nous avons toléré l’inacceptable. Oui, nous avons parfois choisi nos intérêts personnels au détriment du bien commun. Oui, nous devons faire mieux. »
Ce jour-là, le changement commencera.
La vérité est exigeante.
Mais elle libère.
Changer de mentalité, c’est :
- Arrêter d’applaudir des discours et commencer à évaluer des résultats.
- Choisir des leaders sur la base de compétence, pas de slogans.
- Comprendre que la nation n’est pas un héritage figé, mais une responsabilité vivante.
Haïti ne sera pas sauvée par un retour chromatique.
Elle sera relevée par une révolution de conscience.
Récapitulons.
Le drapeau est un symbole de fierté, pas une cause de misère.
Les tragédies historiques expliquent notre passé, pas nos décisions présentes.
Nos crises actuelles sont le fruit de choix humains répétés, et donc modifiables.
Imaginez un instant un pays où chaque citoyen décide de ne plus accepter l’excuse facile.
Un pays où chaque dirigeant sait qu’il devra rendre des comptes.
Un pays où l’on cesse de chercher des malédictions et où l’on commence à corriger des erreurs.
Ce pays peut être Haïti.
Le tissu de notre drapeau ne nous condamne pas.
Ce qui nous condamne, c’est l’indifférence.
Ce qui peut nous sauver, c’est la responsabilité.
La question n’est pas :
« De quelle couleur doit être notre drapeau ? » ou « De quelle couleur doit être le chef de l’État ? »
La vraie question est :
De quelle couleur sera notre conscience ?
Ralf Dieudonné JN MARY dit Lysius Félicité Salomon Jeune.
Pour Haïti Républicaine, le 16 février 2026.

