Il n’est ni élu, ni nommé par des instances régulières haïtiennes. Bien au contraire, Alix Didier Fils-Aimé est un rébelle qui s’accroche à son poste après avoir été révoqué par l’instance qui l’avait pourtant désigné. Avec une fierté manifeste, en novembre 2024, il n’a pas hésité à serrer la main de ses bienfaiteurs, savourant ce cadeau tombé du ciel.
Haïti présente aujourd’hui une configuration institutionnelle d’exception où l’autorité exécutive concentre des prérogatives rarement observées, y compris dans des systèmes d’hyper-présidentialisme. Alix Didier Fils-Aimé exerce la direction effective de l’appareil étatique sans validation électorale directe, sans contrôle parlementaire fonctionnel et sans véritable mécanisme de responsabilité politique devant une assemblée représentative. Une telle structuration du pouvoir public crée un déséquilibre manifeste du principe classique de séparation des pouvoirs, tel que conceptualisé par Montesquieu.
La comparaison avec le Venezuela sous Nicolás Maduro, avant son arrestation, bien qu’il ait accédé à la fonction par des élections contestées — situation distincte de celle d’Alix Didier Fils-Aimé, ancien candidat malheureux aux sénatoriales de l’Ouest en 2016 — révèle un contraste paradoxal. Cette asymétrie de légitimité politique mérite attention. Le système vénézuélien, bien que fortement contesté sur le plan démocratique, maintenait l’existence formelle d’un Parlement, d’échéances électorales périodiques et d’un appareil juridictionnel actif, même sous contestation internationale. En Haïti, la vacance prolongée du pouvoir législatif depuis 2021 transforme l’exécutif en centre décisionnel quasi exclusif, capable d’adopter un budget national, d’annoncer un budget rectificatif avant la clôture d’un exercice fiscal et d’orienter l’administration publique sans véritable débat institutionnel.
La dimension économique accentue ce contraste structurel et stratégique. Le Venezuela disposait de réserves aurifères et d’une rente pétrolière permettant de soutenir, même fragilisée, la structure étatique. Haïti, à l’inverse, évolue sous dépendance financière extérieure, sans ressources naturelles stratégiques comparables, tout en faisant face à une fragmentation territoriale dominée par des groupes armés et à un système contractuel public régulièrement dénoncé pour absence de transparence.
Le classement 2025 de Transparency International, attribuant à Haïti un score de 16 sur 100, alimente la perception d’un État faiblement régulé où les mécanismes de contrôle administratif et juridictionnel démontrent ouvertement leurs limites. Une telle notation internationale interroge la capacité institutionnelle à organiser des processus électoraux dits « honnêtes et crédibles », particulièrement lorsque l’organe électoral demeure structurellement fragile et exposé aux influences politiques.
La situation du pouvoir judiciaire renforce cette lecture. L’absence d’intervention structurée face aux tensions politico-institutionnelles, combinée à l’accumulation de dossiers sensibles non résolus, fragilise la confiance institutionnelle et normative collective envers l’appareil juridictionnel. Le droit constitutionnel haïtien reconnaît pourtant au judiciaire un rôle d’arbitre garant de l’équilibre institutionnel, rôle aujourd’hui perçu comme affaibli.
Le contrôle administratif du personnel public constitue un autre levier déterminant. La capacité de nommer ou de révoquer des directeurs généraux et d’exercer une influence directe sur la stabilité ministérielle modifie l’équilibre théorique du Conseil des ministres, censé exercer une gouvernance collégiale et concertée. Une telle verticalisation décisionnelle redéfinit la pratique du pouvoir exécutif vers un modèle hyper-centralisé.
Une interrogation demeure juridiquement et politiquement fondamentale : quel modèle institutionnel peut émerger d’un système où l’exécutif concentre la fonction budgétaire, l’influence électorale, la gestion administrative et l’orientation sécuritaire dans un contexte de vacance parlementaire ? Une seconde interrogation persiste : quelles garanties juridiques peuvent assurer la légitimité d’échéances électorales organisées sous une architecture institutionnelle aussi déséquilibrée ?
L’enjeu dépasse la seule figure du pouvoir exécutif. Il concerne la viabilité même de l’État de droit haïtien et la capacité du système politique à restaurer un équilibre normatif durable entre légitimité démocratique, responsabilité publique et souveraineté institutionnelle. Fils‑Aimé, l’homme fort d’Haïti, dépasse Maduro en pouvoir absolu, mais une telle concentration du pouvoir met profondément en question la durabilité d’un tel modèle de gouvernance et ses répercussions sur les mécanismes démocratiques encore fragiles d’un pays qui se cherche depuis plus de quarante ans. Au‑delà de l’analyse institutionnelle interne, elle invite à s’interroger : quelle instance internationale, parmi les organisations de gouvernance démocratique, de droits humains ou de surveillance électorale, se penchera sérieusement sur le maigre score de 16 sur 100 attribué à Haïti par Transparency International, tout comme le sort déjà scellé de Maduro depuis janvier ?


