14 février 2026
La modélisation de la corruption au ministère de l’Éducation d’Haïti
Actualités Education Société

La modélisation de la corruption au ministère de l’Éducation d’Haïti

Par Robert Berrouët-Oriol

Linguiste-terminologue

Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée 

de l’Université d’État d’Haïti

Conseiller spécial, Conseil national d’administration 

du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)

Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones

Montréal, le 13 février 2026

Publié en Haïti dans le journal Le National daté du 11 février 2026, notre article « La « refondation » du système éducatif haïtien a-t-elle vraiment eu lieu en janvier 2026 ? » consigne la conclusion suivante : « En définitive, le système éducatif haïtien demeure captif entre ses 1804 « réformes » –tant de fois grassement financées par l’UNESCO, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, le Partenariat mondial pour l’éducation–, et l’affabulation illusionniste de sa « refondation… Semblables ou maquillées, ses 1804 « réformes » ont défilé d’une année à l’autre sans résultats mesurables et durables… Malgré cela, l’affabulation illusionniste de sa « refondation » est aujourd’hui promue sur toutes les tribunes de l’échec programmé : nulle part il n’est attesté que l’on peut « refonder » un système éducatif national en le « rapiéçant », en lui infligeant les mêmes recettes d’une année à l’autre… Nulle part il n’est attesté que les vieilles recettes –mises en œuvre par les mêmes « spécialistes » d’hier et d’avant-hier, porteurs des mêmes extraordinaires « visions » invariablement œcuméniques–, peuvent être le terreau de la refondation du système éducatif haïtien ».

L’article « La « refondation » du système éducatif haïtien a-t-elle vraiment eu lieu en janvier 2026 ? » est paru dans le prolongement des Assises nationales de la refondation du système éducatif organisées en Haïti les 21, 22 et 23 janvier 2026 par le ministère de l’Éducation nationale d’Haïti. En son dispositif analytique rigoureux et adéquatement documenté, cet article a soumis au débat public l’ample interrogation suivante :

(1) Ces Assises ont-elles été précédées de rencontres préparatoires à travers le pays ?

(2) Ces Assises ont-elles rassemblé un éventail représentatif d’associations de professeurs et de directeurs d’écoles ?

(3) Les 28 résolutions adoptées au terme de ces Assises consignent-elles les bases constitutionnelles d’une véritable refondation du système éducatif national ?

(4) Ces Assises ont-elles adopté une résolution spécifique relative à la politique linguistique éducative de l’État haïtien ?

(5) l’institution organisatrice, le ministère de l’Éducation nationale, dispose-t-elle de la légitimité et de la crédibilité requises pour mettre en œuvre un si vaste projet ?

Il est utile de rappeler que, dès le 24 janvier 2026, nous avons formellement demandé à différentes instances du ministère de l’Éducation nationale et au coordonnateur national des Assises, Guy Serge Pompilus, de nous acheminer les documents préparatoires ainsi que les documents ministériels de référence utilisés durant les travaux des Assises nationales de la refondation du système éducatif. Au moment de la publication du présent article, nous ne les avions pas encore reçus… Il en est de même quant aux Actes des Assises et quant au document consignant les résolutions adoptées, que nous n’avons toujours pas reçus… Constat : près d’un mois après la tenue des Assises, ces documents n’étaient toujours pas accessibles sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, notamment à la rubrique « Banque de documents » et à la sous-rubrique « Documents officiels ». Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale –que nous avons consulté à plusieurs reprises dès le 21 janvier 2026–, nous n’avons trouvé qu’un seul document relatif aux Assises nationales : il s’agit de l’« Appel pour la mobilisation des scientifiques haïtiens de la diaspora en vue de leur participation à la refondation du système éducatif haïtien ». Ce document a été émis par le ministre Augustin Antoine le… 23 octobre 2025.

Les 28 résolutions adoptées au terme de ces Assises consignent-elles les bases constitutionnelles d’une véritable refondation du système éducatif national ?

Le site officiel du ministère de l’Éducation nationale ne consigne pas encore les 28 résolutions adoptées au terme des Assises. Pour l’heure nous ne sommes donc pas en mesure de déterminer si ces résolutions sont conformes à la Constitution de 1987. Sur le site HaïtiLibre.com, nous avons retracé l’information selon laquelle ont été mises en discussion « 10 thématiques clés pour refonder l’École haïtienne
[en lien] avec le Plan décennal d’éducation et de formation 2020-2030 (PDEF) » :

1 – accès à l’éducation, équité et inclusion ;
2 – gouvernance éducative et pilotage du système ;
3 – qualité des apprentissages et luttes contre l’échec scolaire ;
4 – développement du corps enseignant ;
5 – infrastructures scolaires et carte scolaire ;
6 – numérique éducatif et innovation ;
7 – financement et efficacité du système éducatif ;
8 – formation technique, professionnelle et insertion socio-économique des jeunes ;
9 – sécurité scolaire et protection des espaces éducatifs ;
10 – résilience du système éducatif face aux crises ». [Le souligné en italiques et gras est de RBO]

L’on observe que le listage de ces « 10 thématiques clés » consigne l’intitulé de sujets « techniques » à débattre, mais en l’absence –sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale–, des documents d’orientation et du document rassemblant les 28 résolutions adoptées durant les Assises, il n’est guère loisible d’attester l’existence d’une vision argumentée et constitutionnelle de la REFONDATION du système éducatif national (voir l’article « Haïti – Éducation : lancement des Assises nationales pour la refondation du système éducatif », HaïtiLibre.com, 23 janvier 2026). 

En ce qui a trait aux 28 résolutions adoptées au terme des Assises, la Gazette universitaire fournit l’information suivante : « Le ministre Augustin Antoine a adopté une Déclaration comportant 28 articles « proposant des pistes de solutions aux différents problèmes diagnostiqués dans le secteur », selon le communiqué officiel publié le 24 janvier (JO-260124). (…) Le contenu spécifique des 28 articles de la Déclaration n’a pas été détaillé dans le communiqué du MENFP, mais le document devrait aborder des thématiques incluant la formation des enseignants, la modernisation des curricula, l’amélioration des infrastructures scolaires, le financement du secteur éducatif, la gouvernance du système, l’équité d’accès à l’éducation et les mécanismes de résilience face aux crises » (voir l’article « Le MENFP clôture les Assises nationales avec une Déclaration de 28 articles après trois jours de débats sur la refondation éducative », Gazette universitaire, 25 janvier 2026). [Le souligné en italiques et gras est de RBO]

Financement du secteur éducatif et gouvernance du système : les autoroutes de la corruption dans le système éducatif national

Il est amplement et diversement attesté que dans le système éducatif national la corruption (détournement de fonds publics, prévarication, concussion) a atteint des sommets ces dernières années. L’amplification et la modélisation de la corruption ont en effet été constatées à maintes reprises sous différentes administrations et en particulier lors des deux passages de la « vedette médiatique » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, Nesmy Manigat, à la direction de l’Éducation nationale (2014-2016 puis 2021-2024). Tel qu’exposé plus bas dans le déroulé du présent article, le ministre de l’Éducation nationale est statutairement le président du conseil d’administration du Fonds national de l’éducation, la plus vaste autoroute de la corruption dans le système éducatif national…

Ainsi, « La révélation des pratiques corruptives au sein du ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle (MENFP) par l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) confirme ce que beaucoup soupçonnaient : le système éducatif haïtien est miné par une gestion calamiteuse, et le ministre de l’époque, Nesmy Manigat, en porte une lourde responsabilité. Le rapport accablant de l’ULCC, fruit d’une plainte du Syndicat des enseignants du MENFP (SEMENFP), met en lumière un réseau de fraudes, de détournements et de gaspillage qui gangrène l’institution. Face à ces allégations graves, le silence du ministre de l’époque, Nesmy Manigat, était assourdissant. Pire, les menaces proférées contre les syndicalistes qui osaient dénoncer ces dérives révèlent une tentative désespérée d’étouffer la vérité. Sous la direction de Nesmy Manigat, le MENFP a accumulé les échecs : retards répétés dans le paiement des enseignants, manque de transparence dans l’attribution des fonds publics, détournement des ressources destinées aux écoles, etc. Ces dysfonctionnements n’étaient pas de simples erreurs administratives, mais les symptômes d’un système pourri où l’intérêt personnel primait sur l’avenir de millions d’élèves » (source : « Quand la Nation demande des comptes : Nesmy Manigat et sa mauvaise gestion au MENFP », Hebdo24, 12 avril 2025).

La dénonciation des pratiques corruptives au sein du ministère de l’Éducation nationale (MEN) est particulièrement attestée en ce qui a trait au Fonds national de l’éducation, l’un des 9 organismes placés sous la tutelle administrative du MEN et qui a fait l’objet d’investigations approfondies de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC). Au moment de la publication du présent article, le rapport final de l’ULCC n’avait pas encore été publié… L’on observe toutefois que « L’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) a remis à la justice 7 rapports d’enquêtes finalisés mettant en évidence des infractions bien identifiées et rigoureusement documentées pour détournement de biens publics, enrichissement illicite, blanchiment du produit du crime, concussion, abus de fonction, délit d’initié et prise illégale d’intérêt, précise Hans Jacques Ludwig Joseph, directeur général de l’ULCC. Les pertes de l’État totalisent plus de 614 millions de Gourdes. (…) ces 7 rapports portent à 94 le nombre total de dossiers transmis par l’ULCC à la Justice depuis 2004, pour une seule condamnation » (voir l’article « Haïti – Justice : L’ULCC remet 7 rapports représentant 614 millions de Gourdes de perte pour l’État », Haïti libre, 4 septembre 2024).

L’on observe ainsi que « Des enquêteurs de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) ont effectué, le mardi 4 mai 2024, une perquisition au Fonds national de l’éducation (FNE). Cette opération intervient dans le cadre d’une enquête en cours sur des faits de corruption signalés, a précisé l’ULCC sur ses réseaux sociaux. Selon certaines informations, plus de 7 milliards de gourdes auraient été détournées sous l’administration de l’actuel Directeur général du FNE, Jean Ronald Joseph » (voir l’article « Corruption au Fonds national de l’éducation : l’ULCC ouvre une enquête », Haiti24.net, 4 juin 2024). La perquisition du 4 mai 2024 est consécutive aux révélations parues dans la presse, entre autres celles du site Hebdo24.com datées du 1er avril 2024 relatives au vaste « système dilapidateur » des ressources financières de l’État ayant cours au Fonds national de l’éducation. Il est d’ailleurs fort révélateur que le PSUGO (le controversé Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire), lui-aussi créé par le PHTK néo-duvaliériste, fasse partie du même vaste « système d’escroquerie et de malversation » repérable dans différents secteurs de l’administration de l’État. Voici un extrait des révélations du site Hebdo24.com datées du 1er avril 2024 : « Au Fonds national de l’éducation, l’argent se gaspille par « millions de gourdes » — « Depuis le weekend dernier, le Fonds national de l’éducation fait l’objet de graves dénonciations. En effet, le FNE constituerait une vraie vache à lait pour certaines personnes, dont son Directeur général. Selon des documents consultés par Hebdo24le salaire mensuel de Jean Ronald Joseph s’élève à 650 000 gourdes [4 875 $ US mensuels]. Additionné sur 12 mois, son salaire est de 7 millions 800 mille gourdes annuellement. De plus, les dépenses salariales au sein du bureau du Monsieur Joseph totalisent 24 millions de gourdes par an pour sept personnes, tandis que son cabinet, composé de dix-sept membres, représente une dépense annuelle de 49 millions de gourdes. Dans ces documents, figurent des noms de firmes, d’écoles, de journalistes et d’autres contractuels qui perçoivent des sommes astronomiques pour leurs services. C’est le cas de l’ancien député Déus Déroneth qui reçoit un montant de 350 000 gourdes à titre de contractuel » (voir l’article « Corruption au Fonds national de l’éducation : l’ULCC ouvre une enquête », Haiti24.net, 4 juin 2024). [Le souligné en italiques et gras est de RBO] NOTE – Sur la corruption et les détournements de fonds au PSUGO, voir les enquêtes de terrain d’AlterPresse, « Le Psugo, une menace à l’enseignement en Haïti ?  (parties I, II, III) », 16 juillet 2024 ; voir l’article de Charles Tardieu, « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti » (30 juin 2016) ; voir également l’article « Le système éducatif haïtien à l’épreuve de malversations multiples au PSUGO », par Robert Berrouët-Oriol (Le National, 24 mars 2024).

Pour sa part le journal Le Nouvelliste, publié en Haïti, éclaire la dimension légale, administrative et hiérarchique de l’opération conduite par l’ULCC en ces termes : « Oui, j’ai donné un ordre de perquisition aux enquêteurs de l’ULCC ce matin concernant le FNE. L’ULCC a reçu plusieurs signalements, plaintes et dénonciations sur d’éventuels faits importants de corruption », a confié à Le Nouvelliste le directeur de l’ULCC, Me Hans Ludwig Joseph. « Cette perquisition, a-t-il poursuivi, fait partie d’une série d’actes d’enquête en cours. Les enquêteurs, dont des investigateurs numériques, sont sur les lieux pour collecter des données informatiques, faire la saisie de documents comptables et administratifs et auditionner des personnes indexées et tous autres concernés », a indiqué Me Joseph. Pour la saisine, elle est d’office. Bien entendu, on a reçu des plaintes et des dénonciations », a dit Me Hans Ludwig Joseph » (source : « Des enquêteurs de l’ULCC ont perquisitionné le FNE », Le Nouvelliste, 4 juin 2024). NOTE – Au moment de la publication du présent article, nous n’avons retracé, sur le site officiel de l’ULCC, aucun rapport relatif au Fonds national de l’éducation assorti de recommandations à la Justice haïtienne…

La corruption au Fonds national de l’éducation est UN SYSTÈME MODÉLISÉ, « OPACISÉ », « DENSIFIÉ » à tous les échelons de LA CHAÎNE D’INVISIBILISATION DE LA CORRUPTION : nous en avons fait la démonstration dans deux articles amplement documentés : « Le Fonds national de l’éducation en Haïti, un système mafieux de corruption créé par le PHTK néo-duvaliériste » (Rezonòdwès, 20 avril 2024), et « La corruption au Fonds national de l’éducation en Haïti : ce que nous enseignent l’absence d’états financiers et l’inexistence d’audits comptables entre 2017 et 2024 » (Madinin’Art, 3 mai 2024). 

Dans ces articles nous avons rappelé que, fonctionnant à ses débuts sans cadre légal, le Fonds national de l’éducation a été formellement créé par la Loi du 17 août 2017 à l’initiative des deux principaux caïds du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, Michel Martelly et Laurent Lamothe. Nous avons également fait état d’une donnée essentielle, à savoir que le Fonds national de l’éducation, vaste structure gangstérisée de « pompage » des ressources financières de l’État, n’a jamais été inscrit au Budget officiel de l’État haïtien. Il est donc une institution de l’État échappant à tout audit du Parlement haïtien, institution de contrôle de l’action du gouvernement et qui a été atrophiée et frappée de caducité par le PHTK. Il est également attesté que le FNE n’a pas fait l’objet, de 2017 à 2024, du moindre audit comptable réalisé par la Cour supérieure des comptes. Cette absence d’audit administratif et comptable s’observe dans le contexte où la corruption endémique est un sujet majeur de société aussi bien en Haïti qu’à l’échelle internationale comme en témoigne Transparency International dans son imposante étude intitulée « La corruption dans le secteur éducatif / Document de travail » (avril 2007). La corruption systémique dans l’éducation préoccupe également l’UNESCO qui, à travers son Institut international de planification de l’éducation, offre depuis septembre 2020 une formation en ligne intitulée « Transparence, redevabilité et mesures de lutte contre la corruption dans l’éducation ».

Pour mémoire il est utile de rappeler que « Le Fonds national de l’éducation est un organisme autonome de financement de l’éducation placé sous la tutelle du ministère chargé de l’Éducation nationale ; il a été créé par la Loi du 17 août 2017 (source : Le Moniteur n° 30, vendredi 22 septembre 2017). « Le FNE jouit de l’autonomie financière et administrative. Il est doté de la personnalité juridique et sa durée est illimitée » (source : site officiel du Fonds national de l’éducation). Selon les lois haïtiennes en vigueur, un organisme placé sous la tutelle d’un ministère relève, en termes de hiérarchie administrative, de la responsabilité administrative première du ministre de tutelle. 

De manière statutaire, « le Fonds national de l’éducation a pour mission de participer à l’effort de l’éducation pour tous et de gérer les fonds destinés au financement de l’éducation. (…) [Le FNE] intervient dans plusieurs domaines, notamment la construction d’infrastructures, la rénovation des bâtiments scolaires, l’appui au Programme de cantines scolaires, le paiement des frais de scolarité, le paiement des frais pour les enseignants, la dotation d’équipements scolaires, le financement de projets éducatifs, l’appui aux études supérieures. (…) La présidence du conseil [d’administration du FNE] est assurée par le ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle [conformément à l’article 7 de la Loi du 17 août 2017], la vice-présidence par celui de l’Économie et des finances » (source : site officiel du Fonds national de l’éducation). [Le souligné en italiques et gras est de RBO] L’expansion généralisée de LA MODÉLISATION DE LA CORRUPTION au Fonds national pour l’éducation, au creux de la structuration de la corruption dans l’ensemble du système éducatif haïtien, est un sujet majeur de société et comme tel ce « Fonds » a fait l’objet de diverses analyses. Il y a lieu de mentionner l’éclairage analytique de Jesse Jean consigné dans son « Étude de l’aide internationale pour la réalisation de l’éducation pour tous en Haïti » (thèse de doctorat, Université Paris-Est Créteil Val de Marne, 13 janvier 2017). Dans cette thèse de doctorat, Jesse Jean précise que « Le Projet de loi portant création, organisation et fonctionnement du Fonds national pour l’éducation (FNÉ) n’a jamais été ratifié par le Parlement haïtien. Ainsi, l’utilisation du FNÉ n’est toujours pas légale et les taxes sont prélevés tous les jours par l’État haïtien [sont elles aussi illégales] ». De surcroît, « (…) en 2013, soit deux ans après la création du Fonds national pour l’éducation, les montants collectés par exemple sur les appels téléphoniques étaient évalués, d’après les chiffres indiqués par le Conseil national des télécommunications (le CONATEL) à 58 066 400 dollars américains. Et les taxes prélevées sur les transferts d’argent entrants et sortants s’élevaient à plus de 45 238 095 dollars US » (Jesse Jean, op. cit., page 132). 

La création du Fonds national pour l’éducation a été aveuglément et complaisamment saluée par l’UNESCO. Ainsi, dans l’article « Haïti : l’UNESCO salue la création d’un Fonds national pour l’éducation », il est dit que « La Directrice générale de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), Irina Bokova, s’est félicitée mardi de la création d’un Fonds national pour l’éducation (FNE), lancé par le Président d’Haïti récemment élu Michel Martelly. L’objectif de ce fonds, dont la création a été annoncée le 26 mai [2011], est de mobiliser les ressources financières afin de scolariser les enfants les plus défavorisés. Doté de 360 millions de dollars sur une période de cinq ans, ce fonds est le plus important jamais créé pour les enfants non scolarisés. Le FNE est un consortium multisectoriel qui réunit le gouvernement haïtien, le secteur privé, les institutions financières internationales et les organisations non gouvernementales (ONG). Il est financé majoritairement par le prélèvement de 0,05 dollar sur les appels internationaux entrants et de 1,5 dollar prélevé sur chaque transfert international de fonds » (source : ONUInfo, 14 juin 2011 ; les italiques et gras sont de RBO). À ce chapitre, il ne faut pas perdre de vue que le FNE, consortium multisectoriel regroupant notamment les institutions financières internationales, n’est pas inscrit au budget de la République d’Haïti et n’est pas de ce fait soumis au contrôle du Parlement : il ne rend compte qu’au pouvoir politique qui a été détenu frauduleusement durant onze ans par le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste…

Vaste structure de corruption et de pillage des ressources financières de l’État haïtien, le Fonds national de l’éducation a été l’objet de nombreuses dénonciations citoyennes. Ainsi, « Depuis sa création, le Fonds national de l’éducation a (…) fait l’objet de vives critiques notamment pour sa gestion occulte. En effet, PERSONNE NE SAIT AVEC PRÉCISION LE MONTANT TOTAL DES SOMMES COLLECTÉES, DE 2017 À 2024, AU NOM DU FONDS NATIONAL DE L’ÉDUCATION PAR LA BANQUE CENTRALE ET LE CONATEL (Conseil national des télécommunications). L’absence de transparence dans la gestion du FNE a même suscité l’inquiétude de certains secteurs de la société civile. À ce propos, voici ce que le dirigeant de l’Initiative de la société civile (ISC) Rosny Desroches eut à déclarer le 7 aout 2012 :  « L’orientation que prend ce Fonds nous inquiète en tant que citoyen, car elle va dans le sens de la concentration des pouvoirs aux mains de l’Exécutif, de l’affaiblissement du Ministère et de la négation des principes démocratiques de participation, de contrôle, de transparence, d’équilibre des pouvoirs » (…) Initialement, lorsque le chef de l’État [Michel Martelly] a lancé le Fonds national de l’éducation, il projetait de collecter au moins 180 millions de dollars sur les appels téléphoniques et le même montant sur les transferts pendant une période de cinq ans. Ce qui revient à dire qu’il voulait collecter un montant de 360 millions de dollars sur cinq ans pour scolariser 1, 5 million de jeunes haïtiens privés d’éducation. Et selon les calculs faits par le pouvoir, quand il combine les deux taxes, celles-ci devraient rapporter au moins 8 millions de dollars par mois pour alimenter le FNE. (…) Le 30 septembre 2011, le principal conseiller de Michel Martelly en éducation, George Mérisier (…) a annoncé que 28 millions de dollars US avaient déjà été collectés dans le cadre du financement du Fonds national de l’éducation. (…) Le vrai scandale éclatera lorsque, le 7 janvier 2012, dans un article du New York Times, Denis O’Brien, fondateur de la Digicel, a déclaré que sa compagnie avait déjà versé 11.1 millions de dollars américains au CONATEL. Il a indiqué également qu’il en avait parlé au président Martelly des rumeurs concernant les 26 millions de dollars manquants et qu’il allait en faire une affaire personnelle. Il réclame un audit. Dans une note rendue publique le 10 janvier 2012, la compagnie confirme les déclarations du patron et annonce que le virement des frais de décembre se ferait le 20 janvier pour un montant de 1.945 million de dollars américains. Ce qui porte à 13 millions de dollars américains le montant total des frais versés seulement par la Digicel au CONATEL sans compter les autres opérateurs téléphoniques présents sur le marché haïtien » (source : New York Times, 7 janvier 2012, cité dans l’article « Où est l’argent du Fonds national de l’éducation ? », Haïti liberté, 29 janvier 2013). Toujours au chapitre des recettes amassées par le Fonds national de l’éducation, Joseph Frantz Nicolas, le directeur général sortant du ministère de l’Éducation, a publiquement déclaré « qu’avec un peu plus de 7 milliards 521 millions de Gourdes versées dans ce Fonds, plus de 5 milliards 513 millions ont été investis de 2018 à 2021 dans divers chantiers et programmes résumant l’utilisation de ces fonds durant ses 3 ans en poste » (voir l’article « Haïti – Éducation : Fonds national de l’éducation, 5 milliards 1/2 investi en 3 ans », Haïti liberté, 22 décembre 2021). Joseph Frantz Nicolas n’a toutefois fourni aucune information documentée sur un éventuel audit comptable de l’utilisation de ces énormes recettes qui, faut-il encore le rappeler, ne sont pas inscrites dans le Budget de l’État haïtien et ne sont l’objet d’aucun contrôle du Parlement. L’on observe que l’absence avérée du moindre audit comptable des recettes et des dépenses du Fonds national de l’éducation, de 2017 à 2024, contribue puissamment à la STRATÉGIE D’INVISIBILISATION de la corruption et du détournement des ressources financières du secteur de l’éducation en Haïti.

Représentation graphique de la CHAÎNE D’INVISIBILISATION DE LA CORRUPTION 

au Fonds national de l’éducation 

(© Robert Berrouët-Oriol, 13/02/2026)

  • premier chaînon : émetteur (individus ou institutions de la diaspora) 
  • objet : transactions financières effectuées depuis la diaspora (prélèvement sur les appels téléphoniques entrants et les transferts d’argent vers Haïti) 
  • deuxième chaînon : le CONATEL (collecte en Haïti des sommes prélevées et acheminées à la BRH)
  • troisième chaînon : la BRH (réceptionne les sommes prélevées par le CONATEL et les achemine au FNE)
  • quatrième chaînon : le FNE (réceptionne les sommes acheminées par la BRH et les distribue dans le système éducatif national)

Caractéristiques institutionnelles de la CHAÎNE D’INVISIBILISATION DE LA CORRUPTION

au Fonds national de l’éducation

Trois « opérateurs institutionnels » sont à l’oeuvre : le CONATEL, la BRH et le FNE. Les stratégies d’invisibilisation de la corruption sont structurées dans l’espace communicationnel compris entre le CONATEL, la BRH et le FNE. C’est dans le processus d’acheminement des sommes prélevées, d’un « opérateur institutionnel » à l’autre, que l’argent est détourné, qu’il se « volatilise »… Sur les sites officiels du CONATEL, de la BRH et du FNE, l’on ne trouve aucun document consignant les procédures juridico-administratives relatives aux transferts inter-institutionnels et à la gestion ordonnancée des sommes cumulées et en transit. Également, sur les sites officiels du CONATEL, de la BRH, du FNE et du ministère de l’Éducation nationale, l’on ne trouve aucun document de type états financiers et audit des états financiers relatifs aux sommes amassées, en transit et présumément distribuées par le FNE –de 2011 à 2017 et de 2017 à 2025–, dans le système éducatif national.

La modélisation de la corruption au ministère de l’Éducation nationale –en particulier au PSUGO et au Fonds national de l’éducation–, se déploie sous le paravent protecteur de l’impunité

Dans les articles que nous avons publiés au fil des ans sur le système éducatif national et sur la corruption au Fonds national de l’éducation, nous avons précisé qu’Haïti –quarante ans après la défaite de la dictature de Jean Claude Duvalier en 1986–, n’a toujours pas effectué sa déduvaliérisation. La modélisation de la corruption trouve dans la non déduvaliérisation du pays un terreau fertile et ainsi que les conditions de la reproduction des mécanismes de la corruption au creux de la gangstérisation / criminalisation de l’État haïtien à laquelle a amplement contribué le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste. NOTE – Sur la gangstérisation / criminalisation de l’État haïtien, voir l’étude de Frédéric Thomas, « Haïti : la gangstérisation de l’état se poursuit », CETRI, Université de Louvain, 7 juillet 2022 ; sur les auto-proclamés « bandits légaux » du PHTK, voir l’article de Rorome Chantal de l’Université de Moncton, « L’ONU, le PHTK et la criminalité en Haïti », AlterPresse, 25 juillet 2022 ; voir aussi l’article de Laënnec Hurbon, « Pratiques coloniales et banditisme légal en Haïti », Médiapart, 28 juin 2020 ; voir également « Haïti dans tous ses états » : halte à la duvaliérisation des esprits ! », par Arnousse Beaulière, AlterPresse, 19 février 2020 ; voir aussi l’entrevue de Jhon Picard Byron, enseignant-chercheur à l’Université d’État d’Haïti, « Gangs et pouvoir en Haïti, histoire d’une liaison dangereuse », Radio France internationale, 23 septembre 2022. Lire enfin « L’« État de dealers » guerroyant contre l’« État de droit » en Haïti », par Robert Berrouët-Oriol, Médiapart, 18 janvier 2024.

C’est dans un tel écosystème où prédominent la corruption hautement lucrative, généralisée et banalisée, la prévarication à grande échelle, la montée en force de la violence des gangs de rue et la migration forcée des populations qu’elle génère, c’est dans un environnement politique caractérisé par l’extinction accélérée  de l’autorité de l’État et la balkanisation des fonctions régaliennes de l’État haïtien que s’affermit de jour en jour la modélisation de la corruption  au ministère de l’Éducation nationale –en particulier au PSUGO et au Fonds national de l’éducation sous le paravent protecteur de l’impunité.

La modélisation de la corruption au ministère de l’Éducation nationale s’est donc structurée et consolidée sous le paravent protecteur de l’impunité qui remplit la fonction de lien-liant entre les acteurs institutionnels de la chaîne d’invisibilisation des divers dispositifs de détournement des finances de l’État. 

Ainsi, c’est à l’aune de l’impunité dans le système éducatif national que le Conseil présidentiel de transition, le CPT, a publiquement désavoué le ministre Augustin Antoine qui avait officiellement demandé à la Cour supérieure des comptes, en octobre 2024, d’effectuer avec diligence un audit administratif et financier des neuf organismes placés selon la loi sous la tutelle du ministère de l’Éducation (voir notre article «  La corruption dans le système éducatif national d’Haïti / Le ministre Augustin Antoine dépose une demande d’audit financier et administratif à la CSCCA », Madinin’Art, 16 octobre 2024). La requête du ministre Augustin Antoine a été balayée d’un revers de la main par le Conseil présidentiel de transition qui a préféré nommer la missionnaire du PHTK Sterline Civil au poste grassement rétribué de directrice du Fonds national de l’éducation.

Il est utile de préciser que la requête du ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine a été déposée dans le contexte politique où le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, ces onze dernières années, a lourdement vassalisé et/ou démantibulé les principales institutions régaliennes du pays. Pareille vassalisation/démantibulation de nos institutions se donne à voir dans un environnement où la criminalisation/gangstérisation du pouvoir d’État mise en œuvre par le PHTK a atteint son plus haut niveau de structuration et d’efficience bien que l’État haïtien, en réponse aux luttes menées par la société civile, se soit doté au fil des ans d’instruments légaux de lutte contre la corruption, notamment l’Unité de lutte contre la corruption, l’ULCC, et l’UCREF, l’Unité centrale de renseignements financiers. L’on observe que la criminalisation/gangstérisation du pouvoir d’État à des fins de captation frauduleuse et à grande échelle des ressources financières du pays constitue l’une des caractéristiques majeures du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste dirigé par les auto-proclamés « bandits légaux » (sur la réalité et l’action des « bandits légaux », voir le remarquable article de Jhon Picard Byron, enseignant-chercheur à Université d’État d’Haïti », « Haïti : comment sortir de la terreur criminelle et aveugle instaurée par les “bandits légaux” ? », AlterPresse, 29 août 2022).

La modélisation de la corruption au ministère de l’Éducation nationale suscite des vocations ou contribue à réveiller des vocations endormies… Ainsi, le document émis par le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine le 23 octobre 2025 –« Appel pour la mobilisation des scientifiques haïtiens de la diaspora en vue de leur participation à la refondation du système éducatif haïtien »–, est très peu connu dans les milieux éducatifs haïtiens. Il consigne pourtant des données de première importance en ce qui a trait au Fonds national de l’éducation, notamment à la section 3 : « Le FNE : un pilier de solidarité éducative nationale » — « Le Fonds national de l’éducation (FNE) est l’expression de la solidarité nationale au service de l’éducation. Il a pour mission de financer les programmes structurants du système éducatif haïtien : infrastructures scolaires, équipements pédagogiques, formation, recherche et innovation. Pour remplir pleinement cette mission, il a besoin de la participation active de toutes les forces vives de la nation, en particulier de la diaspora haïtienne, dont la contribution se révèle indispensable. Chaque appui au FNE est un acte de foi envers la jeunesse, un investissement dans l’avenir du pays et un geste de fidélité envers la patrie. Le MENFP invite ainsi les scientifiques haïtiens à s’associer à ce grand projet collectif, dans un esprit de cogestion du savoir et de solidarité intellectuelle, afin de transformer l’éducation en levier de développement durable ». [Le souligné en italiques et gras est de RBO] 

Le chantre de ce « grand projet collectif », qui invite à appuyer le FNE car il s’agit d’un « acte de foi envers la jeunesse », appelle à cautionner un organisme d’État mafieux qu’il avait auparavant tenté de démasquer en s’adressant à la Cour supérieure des comptes… En effet le ministre de l’Éducation nationale, Augustin Antoine, avait formellement demandé à la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, le 9 octobre 2024, d’effectuer avec célérité un audit administratif et financier des 9 organismes placés selon la loi sous la tutelle du ministère de l’Éducation –et le Fonds national de l’éducation est l’un de ces organismes (voir notre article « La corruption dans le système éducatif national d’Haïti / Le ministre Augustin Antoine dépose une demande d’audit financier et administratif à la CSCCA », Madinin’Art, 16 octobre 2024). Augustin Antoine avait formulé cette demande le 9 octobre 2024 en raison de la corruption avérée au Fonds national de l’éducation… Le même Augustin Antoine, le 23 octobre 2025, a entonné un « patriotique » cocorico, un improbable et scabreux plaidoyer à la gloire du Fonds national de l’éducation… Le même Augustin Antoine, fin janvier 2026, s’est mué en porte-parole, incrédible, de la refondation du système éducatif national qu’il sait pourtant gangréné par la corruption à tous les étages du ministère qu’il dirige… 

C’est encore le même Augustin Antoine, sociologue de son état, qui couvre de son autorité la corruption systémique à l’Éducation nationale dans un environnement managérial où règne l’impunité. Il est attesté que l’opacité managériale est l’une des caractéristiques majeures de l’impunité dans l’Administration publique haïtienne et, sur ce registre, l’on observe que depuis la nomination d’Augustin Antoine à l’Éducation nationale en juin 2024 et jusqu’à aujourd’hui, le ministère de l’Éducation nationale n’a publié sur son site officiel aucun état financier, aucun audit de ses états financiers.  Dans l’Administration publique haïtienne, le principe juridico-administratif de la reddition des comptes est régi par le Décret du 17 mai 2005 portant organisation et fonctionnement de l’administration centrale de l’État. Les institutions de l’État, les organismes sous tutelle ministérielle, les organismes déconcentrés –qui « reçoivent des dotations budgétaires inscrites au Budget général de la République »–, ont l’obligation de rendre compte de leur gestion administrative et financière, y compris par la production d’audits comptables, de rapports consignant l’atteinte des résultats, de bilans quinquennaux, etc. Ainsi, l’article 124-3 du Décret du 17 mai 2005 consigne une obligation, celle de « Présenter semestriellement au conseil d’administration un rapport administratif et un état détaillé des comptes de l’organisme ». Le Décret du 17 mai 2005 précise ce qui suit au chapitre III « Du contrôle financier des organismes autonomes », à l’article 148 : « Le contrôle financier de toutes les administrations de l’État, des organismes autonomes à caractère administratif, culturel ou scientifique, des organismes autonomes à caractère financier, industriel et commercial et des institutions indépendantes est exercé par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif selon les conditions et modalités fixées par la loi ».

La prégnance de la corruption systémique dans le corps social haïtien a été diagnostiquée par nombre d’analystes et évoquée sous toutes ses coutures, comme en témoigne l’article paru le 17 août 2020 dans le journal La Presse de Montréal, « Corruption: la Cour des comptes étrille le pouvoir haïtien ». Dans cet article il est précisé que « La Cour supérieure des comptes d’Haïti déplore, dans un nouveau rapport publié lundi, la gestion frauduleuse et souvent illégale, par les divers ministères et administrations, de centaines de millions de dollars d’aide offerts par le Venezuela entre 2008 et 2016. (…) Les six gouvernements haïtiens qui se sont succédé depuis 2008 ont lancé pour près de deux milliards de dollars de projets sans, le plus souvent, se soucier des principes de base de la gestion de fonds publics, accuse l’audit ». Par ailleurs le journal La Presse, dans un autre article encore consacré à la corruption en Haïti, a relayé l’information selon laquelle « Un juge haïtien a lancé des mandats d’arrêt contre plus de 30 hauts fonctionnaires accusés de corruption gouvernementale, dont plusieurs anciens présidents et premiers ministres. Les mandats d’arrêt, lancés (…) et divulgués sur les réseaux sociaux (…), accusent ces responsables de détournement de fonds ou d’équipements liés au Centre national des équipements d’Haïti. (…) Parmi les personnes visées par les mandats d’arrêt figurent les anciens présidents Michel Martelly et Jocelerme Privert, ainsi que les anciens Premiers ministres Laurent Lamothe, Jean-Michel Lapin, Evans Paul et Jean-Henry Céant. L’ancien Premier ministre Claude Joseph, qui était au pouvoir lorsque le président Jovenel Moïse a été assassiné en juillet 2021, est également accusé. (…) Personne n’a été arrêté dans cette affaire. Il est courant que des responsables du gouvernement haïtien accusés dans une affaire pénale ou civile ignorent systématiquement les mandats d’arrêt ou les demandes d’interrogatoire. Ils ne s’exposent alors à aucune sanction, car ils accusent les juges de persécution politique (source : « Un juge lance des mandats d’arrêt contre d’anciens dirigeants pour corruption », La Presse, 8 janvier 2024).

Modélisation de la corruption dans l’Éducation nationale et impunité : il faut prendre toute la mesure qu’Haïti vit depuis 2015 sous un régime d’exception dans lequel la Constitution de 1987 est systématiquement violée (voir l’article « Haïti : une démocratie sans élections ni institutions ? », par Nicolás Pedro Falomir Lockhart, Centre d’études interaméricaines / Institut québécois des hautes études internationales / Université Laval et Observatoire des Amériques, Université du Québec à Montréal, février 2015). 

NOTE — Pour une compréhension élargie de la problématique de la corruption en Haïti dans ses dimensions sociologique, historique et politique, voir Jean Abel Pierre, « Sociologie économique de la corruption : vers une étude de l’implémentation des politiques publiques de lutte contre la corruption en Haïti », thèse de doctorat en sociologie, Université Paris-Sorbonne – Paris IV, 2014. L’auteur étudie de près, entre autres, les « Formes courantes de la corruption au sein de l’Administration publique », « Les réseaux de la corruption dans l’Administration publique » et « Les réseaux de la grande corruption politico-administrative ». Sur la corruption et la « cartélisation » de l’appareil d’État », voir aussi Sarto Samuel Thomas : « L’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) face à l’accaparement de l’appareil d’État et à la corruption en Haïti » (mémoire de maîtrise en science politique, Université du Québec en Outaouais, 2020), et Pierre Fournier « Haïti, contextes social, historique, économique et le phénomène de la corruption », Barreau de Montréal, 2016. 

La corruption systémique en Haïti remonte aux premiers jours de l’indépendance de 1804. L’économiste et historien Leslie Péan en a fait une analyse-diagnostic dans plusieurs ouvrages de référence et de haute facture analytique amplement documentés, « Haïti, économie politique de la corruption » (tomes I, II, III, IV, Paris, Maisonneuve & Larose, 2003, 2005, 2006, 2007). L’auteur consigne une synthèse ciblée de plusieurs aspects de ces ouvrages de la manière suivante : « En deux siècles, Haïti est devenue l’eldorado d’une corruption sans pareille. Depuis l’indépendance, la bacchanale de la corruption économique et financière se poursuit et se renouvelle. À titre d’illustration, en 1820, c’est la mainmise sur le trésor du roi Christophe, évalué à 20 millions de francs, soit 61 millions de dollars de 2012 ; moins d’un siècle plus tard, sous Nord-Alexis, c’est le scandale du procès de la Consolidation, autant par la dévastation des finances haïtiennes qu’il étale au grand jour que par la destruction de l’âme haïtienne qu’il consacre, notamment avec l’arrivée à la présidence d’Haïti, entre 1911 et 1915, de trois des condamnés, dits Consolidards. La bacchanale du détournement des fonds publics va connaître de nouveaux sommets sous les Duvalier avec la Régie du tabac et des allumettes, les commerces de sang et de cadavres, la vente des travailleurs haïtiens (braceros) en République dominicaine, le trafic clandestin des ouvriers avec les Bahamas. Le relais sera pris sous l’un ou l’autre gouvernement post-dictature, y compris ceux élus sous l’égide de la Constitution de 1987, entre 1991 et 2011 : recrudescence du commerce de la drogue, terrorisme d’État, contrebande, corruption au sein des plus hautes institutions nationales, détournement et dilapidation effrénée des fonds publics (par exemple les 197 millions de dollars des fonds PetroCaribe mis à la disposition du pays pour financer son développement), de nos jours l’achat, au vu et au su de tout le monde, de votes parlementaires (tout moun jwen), etc. » (source : « Haïti : corruption et gestion chaotique de la société », par Leslie Péan ; article  paru d’abord dans la revue Haiti Perspectives, vol. 1, no 2, été 2012, puis reproduit en Haïti sur le site AlterPresse le 28 septembre 2012 ; voir aussi Jake Johnston, « Les ramifications internationales du scandale Petrocaribe » (Center for Economic and Policy Research, 11 juin 2019).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.