L’Edito du Rezo
Douze millions d’habitants, première masse démographique de toute la Caraïbe. Plus que la République dominicaine. Plus que Cuba. Une force humaine qui, ailleurs, aurait construit un marché puissant, une armature étatique solide, une diplomatie respectée. Mais le pays donne aujourd’hui l’image d’un État suspendu, dirigé par une équipe de circonstance, d’amis-coquins-profiteurs, sans Parlement, sans exécutif issu d’un vote populaire réel, avec une Constitution réduite à un symbole sans force normative effective.
Le paradoxe politique devient plus mordant encore lorsqu’on observe la trajectoire du dirigeant actuel, le Premier ministre de doublure, Alix Didier Fils-Aimé. Incapable, hier (2016), de convaincre l’électorat de l’Ouest pour accéder au Sénat, le voilà aujourd’hui installé au sommet de l’appareil d’Etat sans souveraineté. L’exercice du pouvoir en 2025 a laissé une trace mesurable: 16 sur 100 à l’Indice de perception de la corruption selon Transparency International, rapport du 10 février 2026. Une note qui place le pays au bas de l’échelle mondiale et au plus bas dans la région, transformant la gouvernance nationale en cas d’école de défaillance institutionnelle récompensée par des tuteurs.
Sur le terrain, l’État ressemble à une présence intermittente. Pas de Parlement fonctionnel. Chaîne de commandement sécuritaire fragilisée. Justice en état de faiblesse chronique. Application du droit dépendante des zones, des rapports de force, parfois des acteurs armés. Pendant ce temps, routes nationales dégradées, bloquées, villes majeures plongées régulièrement dans l’obscurité énergétique, système de santé figé dans des logiques d’un autre âge. Pour un pays de cette dimension démographique, la scène relève presque d’une anomalie structurelle régionale.
Et pourtant, l’agenda politique avance : un président à élire dans six mois. Un scrutin annoncé alors que l’architecture institutionnelle ressemble à un édifice fissuré. Quel État moderne organise une présidentielle sans socle institutionnel stabilisé, sans sécurité territoriale uniforme, sans arbitrage judiciaire robuste, sans une large campagne électorale étalée sur des mois, voire années ? La question reste suspendue, lourde.
La fracture historique donne au tableau une dimension encore plus ironique. Première nation noire indépendante des Amériques, symbole planétaire de rupture coloniale, Haïti apparaît désormais comme un territoire placé sous surveillance politique permanente. OEA, CARICOM, partenaires internationaux : impression persistante d’un pays où les décisions stratégiques se discutent souvent hors du territoire national. Le géant démographique avance encore, mais lesté par un poids institutionnel qui le tire vers le fond.

