La chute du régime duvaliériste le 7 février 1986 avait été interprétée comme l’acte fondateur d’une reconstruction étatique destinée à rompre avec l’autoritarisme patrimonial. La séquence politique ouverte ce matin-là avait nourri l’espérance d’un État de droit effectif, reposant sur la séparation fonctionnelle des pouvoirs et sur la prééminence juridique de la Constitution. Pourtant, quatre décennies plus tard, l’architecture institutionnelle haïtienne évolue dans une configuration paradoxale, oscillant entre mémoire révolutionnaire et reconfiguration verticale du pouvoir exécutif.
La tentative de construction discursive présentant Alix Didier Fils-Aimé comme une incarnation issue de l’élan populaire anti-duvaliériste introduit une tension analytique. Loin d’une continuité organique, cette narration politique apparaît, pour une partie de l’observation académique, comme une greffe symbolique sur un héritage historique dont la substance démocratique reste disputée. Le phénomène peut être interprété comme une légitimation par mimétisme historique, processus dans lequel la mémoire collective devient un instrument de validation politique.
Depuis novembre 2024, la trajectoire gouvernementale associée à Fils-Aimé fait l’objet d’interrogations récurrentes à l’aune des performances sécuritaires et administratives. Les dynamiques territoriales observées en 2025 indiquent une expansion des espaces échappant à la régulation étatique, phénomène que certains analystes qualifient d’archipélisation sécuritaire du territoire national. Dans cette configuration, l’État conserve une existence juridique formelle tout en perdant sa matérialité opérationnelle dans certaines zones.
Sur le plan socio-économique, l’idée d’une banalisation de la corruption contribue à l’installation d’une culture d’exception administrative permanente. La gouvernance publique évolue parfois dans une logique d’extraterritorialité juridique, où les règles existent mais peinent à produire leurs effets contraignants. Cette situation alimente une fatigue civique structurelle, marquée par une rupture entre citoyenneté juridique et expérience sociale quotidienne.
La comparaison entre 1986 et la période actuelle met en évidence une constante historique haïtienne : la transformation incomplète des ruptures politiques en institutions stabilisées. La mémoire du soulèvement populaire demeure une référence mobilisatrice, mais son appropriation par des acteurs politiques pose la question de la portée réelle des discours de rupture. La démocratie haïtienne évolue ainsi dans une temporalité suspendue, entre promesse historique et réalisation différée.


