Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial au Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de mise à jour du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 30 janvier 2026
La pensée critique est un processus intellectuel qui consiste à analyser, évaluer et interpréter des informations de manière logique et objective. Elle implique une analyse systématique des enjeux, des idées et des événements, ainsi qu’un questionnement des préjugés et des opinions préconçues. (Université d’Ottawa, n.t., n.d.)
Qualifié d’État voyou par les uns, d’État gangstérisé ou encore d’État failli par les autres, l’État haïtien dispose pourtant d’un vaste arsenal de textes juridiques élaborés en vue de réguler la vie en société et d’encadrer l’exercice du pouvoir à tous les étages de l’édifice social. L’ordre juridique haïtien comprend divers textes, notamment le Code pénal, le Code de commerce, le Code rural, le Code douanier, le Nouveau code de procédure pénale, etc. Il comprend également des conventions, des arrêtés, des décrets et décrets-lois dans nombre de domaines, entre autres le « Décret encadrant l’exercice de la liberté d’expression », le « Décret portant organisation et fonctionnement de la Haute Cour de justice », le « Décret du 17 mai 2005 portant organisation et fonctionnement de l’administration centrale de l’État », etc. L’on observe qu’« Au sommet de l’ordre juridique haïtien se trouve la Constitution, à la base, les autres normes juridiques (la convention internationale ratifiée, la loi, le décret-loi et le décret, l’arrêté, la jurisprudence et la coutume) » (voir l’article « La hiérarchie des normes juridiques et la suprématie de la Constitution », par Monferrier Dorval, Le Nouvelliste, 17 février 2011).
Le principe juridico-administratif de la reddition des comptes est attesté dans la législation de très nombreux pays. La reddition des comptes est l’« Opération qui découle de l’obligation de répondre de l’exercice d’une responsabilité qui a été conférée à un ministère, à un organisme ou à une institution. Dans l’Administration publique québécoise, la reddition de comptes vise à démontrer l’adéquation entre la mission, le plan stratégique, les obligations législatives, les capacités organisationnelles et les résultats atteints » (Grand dictionnaire terminologique).
Dans l’Administration publique haïtienne, le principe juridico-administratif de la reddition des comptes est régi par le « Décret du 17 mai 2005 portant organisation et fonctionnement de l’administration centrale de l’État ». Les institutions de l’État, les organismes sous tutelle ministérielle, les organismes déconcentrés –qui « reçoivent des dotations budgétaires inscrites au Budget général de la République »–, ont l’obligation de rendre compte de leur gestion administrative et financière, y compris par la production d’audits comptables, de rapports consignant l’atteinte des résultats, de bilans quinquennaux, etc. Ainsi, l’article 124-3 du Décret du 17 mai 2005 consigne une obligation, celle de « Présenter semestriellement au Conseil d’administration un rapport administratif et un état détaillé des comptes de l’organisme ». Le Décret du 17 mai 2005 précise ce qui suit au chapitre III « Du contrôle financier des organismes autonomes », à l’article 148 : « Le contrôle financier de toutes les administrations de l’État, des organismes autonomes à caractère administratif, culturel ou scientifique, des organismes autonomes à caractère financier, industriel et commercial et des institutions indépendantes est exercé par la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif selon les conditions et modalités fixées par la loi ».
Conformément aux prescrits du Décret du 17 mai 2005 et en lien avec le principe juridico-administratif de la reddition des comptes nous avons à plusieurs reprises consulté le site officiel de Akademi kreyòl ayisyen (AKA). Il s’agissait pour nous, par l’examen attentif des documents consignés sur ce site et accessibles au public, de déterminer si l’AKA s’est conformé au principe juridico-administratif de la reddition des comptes entre 2014, année de sa création, jusqu’à 2025. Du même allant, il s’est agi pour nous de réactualiser le bilan d’ensemble des « actions » présumément menées par cette institution : ont-elles vraiment eu lieu, quels étaient les objectifs et les publics visés, ont-elles été inscrites dans la durée et, surtout, en quoi aurait-elles éventuellement servi à l’aménagement du créole dans les médias et les écoles du pays, dans les champs liés de la didactique du créole et de la didactisation du créole, dans la production d’ouvrages pédagogiques et lexicographiques standardisés en créole, etc. Autre question de premier plan : quelles sont les ressources financières de l’AKA, à combien s’élève son budget annuel ? Le site officiel de l’Akademi kreyòl ayisyen fournit-il des rapports financiers assortis d’audits comptables de ces rapports ? RAPPEL – La Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an (Le Moniteur, journal officiel de la République d’Haïti, 7 avril 2014) expose, aux articles 30-c, 40-b et 46, les obligations de cette institution en matière de gestion financière. Ces obligations ont-elles été respectées de 2014 à 2025 ?
La quête de réponses rigoureuses à ces différentes questions nous a valu d’effectuer des recherches documentaires approfondies et d’interroger nombre de professionnels oeuvrant en Haïti. Ainsi, sur le site officiel de Akademi kreyòl ayisyen, nous avons longuement étudié les rubriques « Rapò anyèl », « Dokiman ofisyèl », « Piblikasyon ». Sur le plan du contenu et en termes d’exposé analytique, l’examen attentif de ces rubriques ne nous pas permis de retracer le moindre bilan financier en conformité avec les articles 30-c, 40-b et 46 de la Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an. Également, l’examen attentif de ces rubriques ne nous pas permis de retracer le moindre audit administratif et financier adressé par l’AKA à la Cour supérieure des comptes conformément aux prescrits du Décret du 17 mai 2005. De manière tout aussi déictique, nous n’avons trouvé aucun document atestant que l’Akademi kreyòl aurait souscrit aux obligations consignées l’article 140 du Décret du 17 mai 2005 et relatives aux états financiers de cette institution. NOTE – En ce qui a trait au principe juridico-administratif de la reddition des comptes, nous avons constaté que l’AKA, de manière récurrente, fonctionne sur le mode déclaratif, celui des annonces de « projets » et généralement ces annonces ne sont pas suivies d’un quelconque bilan documenté et chiffré au fil des ans et d’une année à l’autre. EXEMPLE : le « Rapò bilan Sekretarya egzekitif AKA / Ane 2016 – 2017 » comprend un chapitre intitulé « Rapò direksyon syantifik Akademi kreyòl ayisyen an ». Ce chapitre expose ceci : « Rapὸ sa a ranmase travay ki fèt nan Direksyon syantifik la selon priyorite yo genyen pou Akademi an nan kad pwojè rechèch, piblikasyon ak fὸmasyon yo. N ap jwenn 6 tèks pwojè ak yon apèl pou fè rekritman 2 konsiltan. Anplis, genyen lὸt tèks ki nan kouti tankou fich teknik yo sou tematik rechèch yo, FIOP la. Ansuit, tout tèks pwojè yo pral modifye sou fὸm yon dokiman definitif pou fè yon pwogram selon nouvèl dispozisyon ministère de l’Économie et des finances pran pou bay tout pwojè k ap rantre sou platfὸm li a menm prensip. Dokiman definitif yo pral soti anba sipèvizyon ministère de la Planification et de la coopération externe ak Komisyon syantifik la yon fason pou AKA kontwole priyorite li yo tankou pwojè rechèch tèminolojik pou PWODIKSYON DIKSYONÈ KREYÒL la. Pi ba tèks pwojè yo, n ap jwenn lὸt aktivite kiltirèl ki toujou rantre nan kad travay DS la ak kèk difikilte nou souliye nan kad travay la ».
Quels sont ces « 6 tèks pwojè », quels sont les domaines couverts par ces « pwojè rechèch tèminolojik pou PWODIKSYON DIKSYONÈ KREYÒL », en quoi consistent précisément ces « pwojè rechèch, piblikasyon ak fὸmasyon yo » ? Le « Rapò direksyon syantifik Akademi kreyòl ayisyen an » consigne une abondante récolte de projets annoncés –ils seront pareillement annoncés au fil des ans, d’une année à l’autre, sans aucun bilan attestant leur réalisation effective et documentée… EXEMPLES : page 7 : « Pwojè rechèch global sou sitiyasyon sosyo lengwistik kreyòl an Ayiti » ; page 8 : « Pwojè sou pratik lang kreyòl la nan sektè jistis la » et « Pwojè rechèch tèminolojik pou PWODIKSYON DIKSYONÈ » ; page 9 : le Pwojè Revi syantifik (AKA) qui devait être mis en route en 2016 2017. Sur le site officiel de Akademi kreyòl ayisyen, nous n’avons retracé aucune information relative à la réalisation d’un si vaste projet, celui de la Revi syantifik de l’AKA, en 2016-2017 et entre 2017 et 2025. Ce constat est d’autant plus éclairant qu’il est attesté que l’AKA n’a ni la profondeur intellectuelle ni les compétences scientifiques qui lui auraient permis de conceptualiser et de réaliser une revue scientifique de haut niveau : l’on cherchera en vain, en effet, des articles scientifiques ou un livre de référence publiés par cette microstructure ou par l’un de ses membres entre 2014 et 2025… Pourtant les fantaisistes et vaniteuses prétentions scientifiques de l’Akademi kreyòl sont imprudemment étalées dans le « Rapò bilan Sekretarya egzekitif AKA / Ane 2016 – 2017 ». En voici l’énoncé : « Pwojè Revi a lyannen ak pwomosyon, respè dwa lengwistik ansanm ak dwa kiltirèl tout Ayisyen. Li ap prezante gran dekouvèt ak rechèch nan kreyolistik anndan Syans langaj nan 5 atik diferan pou pi piti an kreyòl. Epi li gen pou li ekspoze byen klè richès ak limit pedagoji ak didaktik gran teyori lengwistik yo k ap pèmèt ayisyen konprann moun ak fenomèn sosyal yo an kreyὸl. Pwojè Revi (AKA) a ranmase « tematik santral » UNESCO « Lang matènèl, sosyete ak devlòpman dirab » (…) Tematik Revi a pral devlope yo ap charye pwoblèm glotopolitik peyi a nan jesyon lang kreyὸl la nan tout dimansyon li. Pwoblèm sa yo chita nan rapò lang ak kilti kreyòl la, lang ak sosyete a, lang ak espas piblik yo, lang ak pratik nan vil yo, lang ak lavi andeyò, lang ak mache piblik yo, lang ak enstitisyon piblik tankou prive, lang ak òganizasyon politik yo, lang ak kominote yo, lang ak reyalite lavi sosyoekonomik yo, lang ak kominikasyon sosyal nan laprès, elatriye ».
À l’opposé des fantaisistes et vaniteuses prétentions scientifiques de l’Akademi kreyòl, la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti –la seule institution scientifique nationale dépositaire d’une expertise compétente en linguistique–, assure la publication de la Revi rechèch etid kreyòl, une initiative du Laboratoire LangSÉ et de JEBCA Éditions. Entièrement rédigée en créole, cette revue a publié en octobre 2022 un numéro thématique, « Òtograf kreyòl : istwa, evolisyon, kesyonman », puis, en octobre 2023 un second numéro thématique, « Kreyòl, edikasyon ak devlopman ». L’autre laboratoire de recherche de la Faculté de linguistique appliquée, le GRESKA, a publié en juin 2025 l’ouvrage collectif « La construction du sens dans les textes musicaux en créole haïtien » (Éditions Zémès, Port-au-Prince, et Éditions du Cidihca, Montréal). Les deux laboratoires de recherche de la Faculté de linguistique appliquée, le LangSÉ et le GRESKA, conduisent des recherches de premier plan appelées à fournir d’utiles instruments théoriques et pragmatiques à l’aménagement constitutionnel des deux langues du patrimoine linguistique historique d’Haïti, le créole et le français. L’un des jeunes chercheurs du GRESKA, Job Silvert, a récemment soutenu, en créole, sa thèse de doctorat intitulée « Tradiktoloji kreyòl ayisyen an kòm lang sib : etid sou fondman teyorik travay tradiktè yo pou yon didaktik tradiksyon kreyòl ayisyen an, soti 2015 rive 2025 ». Cette thèse de doctorat paraîtra bientôt aux Éditions Zémès, à Port-au-Prince, et aux Éditions du Cidihca, à Montréal, sous le titre « Tradiktoloji ak didaktik tradiksyon kreyòl ayisyen an / Traductologie et didactique du créole haïtien ».
L’article 213 de la Constitution de 1987 vilipendé par le linguiste Yves Dejean
Il y a lieu de rappeler que l’opposition de plusieurs linguistes haïtiens de premier plan (Pierre Vernet et Yves Dejean) à la création d’une « Académie haïtienne » chargée selon l’article 213 de la Constitution de 1987, de « fixer la langue créole » est la plupart du temps occultée en Haïti, notamment par ceux-là qui s’opposent à tout bilan analytique de l’échec de l’Akademi kreyòl.
L’idée de la création d’une « Académie haïtienne » a été débattue par l’Assemblée constituante chargée de la rédaction de la Constitution haïtienne de 1987 sans faire appel à l’expertise connue de nos meilleurs linguistes de l’époque, en particulier les enseignants-chercheurs de la Faculté de linguistique appliquée Pierre Vernet et Pradel Pompilus. Alors même qu’elle a mené ses travaux de manière exemplaire et démocratique, il est attesté que cette Assemblée constituante, nourrie de la mythologie du « prestige » de l’Académie française (fondée en 1634 par le cardinal de Richelieu), avait fait sienne une conception à la fois naïve et utopique du rôle d’une Académie en Haïti. En consignant à l’article 213 de notre Charte fondamentale l’idée de la création d’une Académie –« Une Académie haïtienne est instituée en vue de fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux »–, l’Assemblée constituante de 1987 a sanctuarisé sa vision mythologique du rôle d’une Académie en Haïti sans tenir compte de l’opposition des linguistes haïtiens et, surtout, sans fournir un cadre juridique explicite d’aménagement linguistique découlant de la co-officialisation, à l’article 5 du texte constitutionnel, du créole et du français L’opposition de plusieurs linguistes haïtiens de premier plan à la création d’une « Académie haïtienne » chargée de « fixer la langue créole » s’est pourtant exprimée au fil des ans et à plusieurs reprises. Ainsi, en marge de la Journée internationale du créole, Le Nouvelliste de Port-au-Prince daté du 27 octobre 2004 consignait la position de Yves Dejean en ces termes : « Le linguiste Yves Dejean a abondé dans le même sens que [feu Pierre Vernet] le doyen de la Faculté de linguistique appliquée (FLA). Nous n’avons pas besoin d’Académie de langue créole. Il faut financer les institutions sérieuses qui s’occupent de la langue créole ». Dans un article très peu connu paru à Port-au-Prince dans Le Nouvelliste du 26 janvier 2005, « Créole, Constitution, Académie », Yves Dejean précise comme suit sa pensée au sujet de l’Académie créole : « L’exemple à ne pas suivre / Haïti n’a que faire de l’acquisition d’une « formidable machine à faire rêver » et d’un « symbole décoratif ». Dans le même article, il ajoute, au paragraphe « Mission impossible et absurde », que « L’article 213 de la Constitution de 1987 doit être aboli, parce qu’il assigne à une Académie créole, à créer de toute pièce, une tâche impossible et absurde, en s’inspirant d’un modèle archaïque, préscientifique, conçu près de 300 ans avant l’établissement d’une discipline scientifique nouvelle, la linguistique (…) On sait, à présent, qu’il est impossible de fixer une langue ; que les cinq à six mille langues connues constituent des systèmes d’une extrême complexité en dépendance de l’organisation même du cerveau humain et relèvent de principes universels communs propres à l’espèce ; que les changements dans la phonologie, la syntaxe, la morphologie, le vocabulaire ne sont pas à la merci des fantaisies et des diktats de quelques individus et d’organismes externes à la langue. » Au onzième paragraphe de son texte, « Non à l’article 213 », Yves Dejean écrit ceci : « Il faudra un amendement à la Constitution de 1987 pour supprimer l’article 213 qui voue le créole à une rigidité cadavérique et, donc, à la destruction et le remplacer par quelque chose d’utile au pays. Quoi par exemple ? Un service d’État doté de moyens financiers suffisants, afin de permettre à des chercheurs qualifiés de mener un programme de recherches, sans esprit normatif, sur tous les aspects du créole et aussi en relation avec son utilisation dans l’éducation, la communication, la diffusion et la vulgarisation des informations et de la science. »
Cette position de principe a été à nouveau signifiée par Yves Dejean dans son livre-phare « Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba » (Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2012) : « Ayiti bezwen tout kalite bon liv an kreyòl, bon pwofesè pou gaye konesans lasyans an kreyòl, bon pwogram radyo ak televizyon an kreyòl. Li pa bezwen okenn Akademi kreyòl pou sèvi l dekorasyon » (op. cit. p. 316). Il y a lieu de rappeler que l’opposition des linguistes Pierre Vernet et Yves Dejean au projet d’une Académie créole a non seulement été ignorée, mais elle a également fait l’objet de frauduleuses tentatives de détournement et de récupération… Cela s’est vérifié en particulier en ce qui a trait à la pensée de Yves Dejean. Ainsi, dans l’article publié le 25 juillet 2011 sur AlterPresse par le « Comité d’initiative pour la mise en place de l’Académie haïtienne » et annonçant la tenue prochaine d’un « Colloque sur la mise en place d’une Académie du créole haïtien », l’on retrouve à son insu le nom d’Yves Dejean parmi les signataires supportant le projet de ce « Comité d’initiative » alors même que ses prises de position publiques étaient connues… Ces frauduleuses tentatives de détournement et de récupération de la pensée de Yves Dejean sur l’Académie créole se retrouvent également dans le texte « Ochan pou prof Yves Dejean », qui est une introduction écrite par le linguiste Michel Degraff au motif de présenter l’article de Yves Dejean, « Réflexions sur un projet d’Académie du créole haïtien » paru dans la revue DO KRE I S. La version électronique de cet article ne précise pas sa datation, mais il est vraisemblable qu’il a été publié en 2013 puisque, au bas du texte figure la mention « Vèsyon orijinal atik sa a te pibliye an 2013 nan jounal Sargasso, nan nimewo « Language Policy and Language Right in the Caribbean (2011-12, II) ». Dans son introduction, Michel Degraff travestit frauduleusement la pensée de Yves Dejean et il laisse croire que celui-ci, dans l’article « Réflexions sur un projet d’Académie du créole haïtien », aurait apporté son plein soutien au projet de création de l’Akademi kreyòl. La fraude qu’accomplit ainsi Michel Degraff s’accompagne de la mise à l’écart volontaire et complète des écrits précédents de Yves Dejean, que nous venons de citer et qui sont de notoriété publique, textes dans lesquels il s’oppose ouvertement au projet de création de l’Académie créole. Michel Degraff a fait paraître son « Introduction » manipulatrice en 2013, l’année même de la parution du livre-phare de Yves Dejean, « Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba », dans lequel celui-ci affirme explicitement que « Li [Haïti] pa bezwen okenn Akademi kreyòl pou sèvi l dekorasyon » (op. cit. p. 316). Objet de pressions et de sollicitations constantes, Yves Dejean, de guerre lasse et de santé fragile, clôt son article paru dans la revue DO KRE I S par une surprenante et invraisemblable conclusion dont on ne sait d’ailleurs pas s’il en est vraiment l’auteur : « Un objectif de l’Académie du créole haïtien sera d’aider et de guider, mais aussi de critiquer des traducteurs, surtout pour des traductions visant les besoins de la majorité »…
Les fantaisistes et vaniteuses prétentions scientifiques de l’Akademi kreyòl ne parviennent pas à masquer son bilan insignifiant, de 2014 à 2025
Dans notre article « Actualisation du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen : entre « zanno dekoratif », aphonie, strabisme et momification» (Madinin’art, 4 août 2025), nous avons rappelé que « En toute rigueur l’on observe que de 2014 à 2025, l’Akademi kreyòl ayisyen n’a publié aucun article scientifique sur le créole, aucune enquête de terrain, aucun ouvrage de lexicographie créole, aucun livre de référence sur la didactique du créole langue maternelle et sur la didactisation du créole, aucun dictionnaire créole, aucune grammaire créole, aucun guide pédagogique pour l’enseignement EN créole et l’enseignement DU créole. Elle n’a publié aucun ouvrage de référence dans l’un des domaines de la créolistique : grammaire, phonologie, lexicologie et lexicographie, dictionnairique, sociolinguistique, démolinguistique, jurilinguistique…
De 2014 à 2025, l’Akademi kreyòl ayisyen n’a publié qu’un seul texte… « scientifique », la très lacunaire « Résolution » relative à l’orthographe du créole. Cette œuvre « scientifique » –que les enseignants et directeurs d’écoles à travers le pays n’ont pas pris au sérieux–, a été rigoureusement auscultée par deux linguistes haïtiens de premier plan, Lemète Zéphyr et Renauld Govain. Ainsi, « Lemète Zéphyr dénonce les lacunes de la résolution de l’Aka sur l’orthographe du créole » (Montray kreyòl, 19 juin 2017), tandis que Renauld Govain analyse la position officielle de l’AKA dans son texte « Konprann ‘’Premye rezolisyon sou òtograf lang kreyòl ayisyen’’ an » (AlterPresse, 28 juin 2017). Il éclaire cette « Première résolution », précisant, entre autres, que l’Académie créole confond orthographe, alphabet et graphie : « Rezolisyon an manke jistès nan chwa tèminolojik li yo. Sanble li konfonn òtograf, alfabè, grafi yon pa, epi yon lòt pa, li konpòte tèt li tankou yon trete òtograf, jan nou kapab verifye sa nan dispozisyon 2, 4, 5, 8, 9. » Pour sa part, Christophe Charles, poète, éditeur et enseignant, membre de l’Académie créole, prend le contre-pied de la position officielle de l’AKA sur la graphie du créole dans un texte publié dans Le Nouvelliste du 26 octobre 2020, « Propositions pour améliorer la graphie du créole haïtien ». Quant à elle, la « Dezyèm rezolisyon sou òtograf lang kreyòl ayisyen » de l’Akademi kreyòl ayisyen datée de septembre 2023 tourne elle aussi le dos aux sciences du langage : elle est tout aussi fantaisiste, erratique et muséologique…
En définitive, le bilan analytique de l’action de l’Académie créole (2014 – 2025) est fort instructif. Il atteste l’existence d’une béante contradiction entre les termes de la « Lwa pou kreyasyon Akademi kreyol ayisyen an » (Le Moniteur, 7 avril 2014) et l’ensemble des initiatives prises par l’AKA qui, en dehors de son mandat légal déclaratif, a en vain tenté d’agir à titre d’une instance exécutive d’aménagement linguistique. L’« Accord du 8 juillet 2015 » signé entre l’AKA et le ministère de l’Éducation nationale, qui n’a produit aucun résultat mesurable, n’a pas donné lieu à l’élaboration d’une politique linguistique éducative, et l’usage normalisé et encadré du créole langue maternelle dans l’apprentissage scolaire demeure encore peu répandu dans le système éducatif national (voir notre article « De l’usage du créole dans l’apprentissage scolaire en Haïti : qu’en savons-nous vraiment ? », Le National et Fondas kreyòl, 11 novembre 2021). L’on observe également que sur le site Web de l’AKA, le « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019 » expose la création d’un « Espas refleksyon akademisyen sou dokiman « Plan décennal d’éducation et de formation 2017-2027 », ki te fèt jou ki te 25 me 2017 », et il annonce l’existence d’un « Dokiman « Pozisyon AKA sou Plan desenal edikasyon 2-17-2029 la sa a nan bibliyotèk AKA ak sou sit wèb AKA ». Ce document n’a pas pu être consulté parce que le titre annoncé n’est pas interrogeable sur le site officiel de l’Académie créole. Toujours au chapitre du « Bilan 4 desanm 2014 – 4 desanm 2019, l’AKA annonce, en page d’accueil de son site, être à l’étape de la « Preparasyon zouti referans tankou gramè, diksyonè jeneral, diksyonè jiridik ». Volontariste, lunaire et essentiellement fallacieuse, cette annonce n’a pu être validée en termes de bilan d’une action mesurable : une microstructure telle que l’Académie créole, dépourvue d’expertise connue en lexicographie, en didactique des langues et en didactique du créole langue maternelle, en dictionnairique et en terminologie juridique, n’est pas en mesure de conduire de si vastes chantiers et de produire des « outils de référence » alors même que ses rares linguistes n’ont aucune compétence connue dans l’un de ces champs et n’ont publié aucune étude scientifique, aucun livre dans ces domaines de haute spécialisation (voir nos articles « Dictionnaires et lexiques créoles : faut-il les élaborer de manière dilettante ou selon des critères scientifiques ? » (Le National, 28 juillet 2020) ; « Plaidoyer pour une lexicographie créole de haute qualité scientifique » (Le National, 14 décembre 2021).
DOUZE ARTICLES DU LINGUISTE-TERMINOLOGUE ROBERT BERROUËT-ORIOL CONSACRÉS À L’AKADEMI KREYÒL AYISYEN DE 2015 À 2025
1. « Accord du 8 juillet 2015 – Du defaut originel de vision à l’Academie du créole haïtien et au ministère de l’Éducation nationale », Potomitan, 15 juillet 2015).
2. « Les ‘’droits linguistiques des enfants’’ en Haïti : mal-vision et aberration conceptuelle à l’Akademi kreyòl ayisyen » (Potomitan, 20 septembre 2016).
3. « L’Akademi kreyòl ayisyen, placée sous respirateur artificiel, peine encore à se saborder » (Madinin’art, 9 octobre 2025).
4. « Maigre bilan de l’Académie du créole haïtien (2014-2019) : les leçons d’une dérive prévisible » (Le National, Madinin’art et Potomitan, 5 avril 2019).
5. « Bilan quinquennal truqué à l’Académie du créole haïtien » (Potomitan, 8 décembre 2019).
6. « L’Académie du créole haïtien et la problématique de la langue maternelle créole » (Potomitan, 12 février 2020).
7. « L’Académie du créole haïtien : autopsie d’un échec banalisé (2014 – 2022) » (Le National, 18 janvier 2022).
8. « L’Akademi kreyòl ayisyen ou la saga des rituels verbeux et illusionnistes » (Médiapart, 19 février 2024).
9. « Journée internationale du créole 2024 : la vision indocte et rachitique de l’Akademi kreyòl ayisyen mène une fois de plus à une impasse » (Rezonòdwès, 19 octobre 2024).
10. « L’Akademi kreyòl ayisyen recycle une fois de plus ses vieilles recettes et sectarise son incapacité à aménager le créole » (Le National, 21 février 2025).
11. « Actualisation du bilan de l’Akademi kreyòl ayisyen : entre « zanno dekoratif », aphonie, strabisme et momification » (Madinin’art, 4 août 2025).
12. « Le « partenariat stratégique » entre Wikimedia Haïti et l’Académie créole ou l’indocte quête d’une vision linguistique fantasmagorique » (Le National, 13 décembre 2025).

