Le soleil se levait sur Morne-Vert comme une blessure qui se rouvre chaque matin. Tonton Bazile était déjà dans son jardin, les mains plongées dans cette terre rouge qui avait tout vu, tout bu – la sueur, le sang, les larmes de sept générations.
Il plantait des ignames. À quatre-vingt-trois ans, quand d’autres se contentent de regarder pousser les souvenirs, lui plantait encore. Ses doigts noueux, pareils à des racines de mapou, creusaient la terre avec une tendresse que personne ne lui avait jamais vue manifester envers les vivants.
« Tonton, pourquoi vous plantez tant? » lui demanda Marie-Ange, sa petite-nièce revenue de Port-au-Prince avec ses manières de ville et ses robes trop courtes. « Vous savez bien que vous ne verrez pas la récolte. Les ignames, ça prend six mois. »
Le vieil homme se redressa lentement, comme un arbre qui résiste au vent. Son regard se perdit vers les mornes pelés, là où autrefois poussait une forêt si dense que même le soleil devait demander permission pour entrer.
« Petite, dit-il enfin, sa voix rauque comme le frottement des feuilles sèches, ton grand-père a planté des arbres qu’il n’a jamais vus grands. Ton arrière-grand-père a semé des graines dont il n’a jamais goûté les fruits. C’est comme ça qu’on construit un pays, comprends-tu? On plante pour ceux qui viendront. »
Il retourna à son labeur, et Marie-Ange resta là, debout dans la lumière dorée du matin, sentant quelque chose se dénouer en elle – peut-être la honte, peut-être la reconnaissance.
Le soir venu, Tonton Bazile s’assit sur sa galerie. Il regarda les ignames fraîchement plantées, ces petites promesses enfouies dans le ventre de la terre. Et il sourit, sachant qu’il avait planté bien plus que des tubercules.
Il avait planté l’espoir. Et l’espoir, contrairement aux ignames, n’a pas besoin de six mois pour germer.
Elensky Fragelus

