Par Elensky Fragelus
Peu de régions d’Haïti concentrent autant de jalons historiques que le Nord-Ouest. À la fois point d’entrée de la colonisation européenne et théâtre de sa débâcle, ce territoire méconnu mérite d’être replacé au cœur du récit national. Entre la baie paradisiaque du Môle Saint-Nicolas et l’île de la Tortue, ce bout de terre incarne à lui seul l’alpha et l’oméga de la domination occidentale sur l’île d’Hispaniola.
1492 : Colomb découvre la baie qu’il nomme « Puerto Concepción »
Le 6 décembre 1492, Christophe Colomb jette l’ancre dans la baie du Môle Saint-Nicolas, qu’il décrit comme un port naturel d’une beauté exceptionnelle. Il la baptise Puerto Concepción et y plante une croix, marquant symboliquement la prise de possession de cette nouvelle terre au nom de la Couronne espagnole. Dans son journal de bord, Colomb parle d’un endroit « merveilleux, entouré de montagnes, baigné par des eaux profondes et calmes » – une description qui traduit l’émerveillement mais aussi l’intérêt stratégique pour cet espace côtier.
XVIIe siècle : L’île de la Tortue, repaire des flibustiers français
Un siècle et demi plus tard, alors que l’Espagne peine à défendre ses possessions caribéennes, l’île de la Tortue, située au nord du Môle, devient un sanctuaire pour les flibustiers, boucaniers et pirates. Ces aventuriers, souvent d’origine française, s’y installent dès les années 1625. L’île devient bientôt le quartier général de la « République des flibustiers », jetant les bases de l’établissement français à Saint-Domingue. C’est également sur cette île que le gouverneur Bertrand d’Orgeron prend ses fonctions en 1665, avec pour mission d’organiser la colonie française et de repousser les attaques espagnoles.
1803 : Le Môle, dernière étape avant le départ définitif des troupes françaises
Trois siècles plus tard, le Nord-Ouest redevient central. Après la bataille de Vertières, le 18 novembre 1803 – dernière grande confrontation entre l’armée indigène dirigée par Jean-Jacques Dessalines et les forces napoléoniennes commandées par le général Donatien Rochambeau – la défaite française est irrévocable. L’armée coloniale, épuisée, affamée et décimée par les fièvres, capitule.
Le 4 décembre 1803, Rochambeau négocie un accord avec les officiers haïtiens et embarque les derniers soldats français à bord de navires britanniques au Môle Saint-Nicolas. Ce même port qui avait vu débarquer les Européens en 1492 devient ainsi la porte de sortie de la colonisation, marquant la fin de plus de 300 ans de domination étrangère sur l’ouest de l’île.
Une région au cœur de l’histoire, souvent oubliée
Aujourd’hui, le Nord-Ouest demeure l’une des régions les plus enclavées et délaissées d’Haïti. Pourtant, son importance historique est capitale. De la croix de Colomb à la capitulation de Rochambeau, en passant par les boucaniers de la Tortue, cette zone incarne les deux extrémités d’une époque coloniale qui a profondément façonné le destin de l’île.
Dans une perspective de réhabilitation de la mémoire collective, il serait juste que les institutions culturelles et éducatives d’Haïti accordent une place centrale à cette région, qui fut à la fois le point de départ et le point final de l’aventure coloniale sur l’île.
Elensky Fragelus



