11 janvier 2026
L’impunité, racine de l’insécurité : Histoire et héritage d’une nation en quête de justice
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L’impunité, racine de l’insécurité : Histoire et héritage d’une nation en quête de justice

L’insécurité qui sévit en Haïti depuis plus de cinq ans n’est pas un phénomène isolé, mais une conséquence directe d’une impunité historique profondément enracinée dans les fondements du pays. Loin d’être un simple problème de violence ponctuelle, cette insécurité trouve ses racines dans un système judiciaire défaillant et dans une culture de l’impunité qui remonte aux premiers moments de la naissance de la nation. Depuis la fin de la guerre d’indépendance, Haïti a traversé une série de régimes politiques qui ont, à chaque fois, échoué à rendre justice aux victimes et ont laissé impunis ceux qui ont exercé le pouvoir avec violence et répression. Cette absence de responsabilité a nourri un climat d’impunité où les puissants échappent systématiquement à toute forme de jugement, exacerbant ainsi les inégalités sociales et alimentant l’instabilité qui caractérise le pays.

Le point de départ de cette spirale infernale peut être retracé à l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines, le père fondateur de la nation haïtienne. L’assassinat de Dessalines, bien qu’entouré de nombreuses suspicions et d’indices directs, n’a jamais fait l’objet d’un procès digne de ce nom. Au lieu de condamner ceux qui étaient responsables de cette tragédie, les dirigeants politiques qui ont pris le pouvoir après lui, notamment Alexandre Pétion, ont continué à protéger les coupables et à instaurer un système où la justice devenait une notion relative, manipulée par ceux qui détenaient le pouvoir. Le silence autour de l’assassinat de Dessalines n’a pas seulement marqué la fin d’une figure emblématique, mais a aussi symbolisé l’impossibilité d’instaurer un véritable État de droit.

Le cas de Pétion, qui a été un des principaux suspects dans l’assassinat de Dessalines mais qui est devenu président de la République, incarne parfaitement cette logique de l’impunité. L’accession de Pétion à la présidence, malgré son implication supposée dans la mort de Dessalines, a lancé un message fort : dans le pays, ceux qui exercent le pouvoir peuvent commettre des crimes sans être inquiétés. Cette culture de l’impunité, une fois instaurée, s’est pérennisée et a pris racine dans les institutions de l’État. Ce cycle a été renforcé au fur et à mesure que d’autres régimes ont pris le pouvoir, qu’ils soient républicains ou autoritaires. Chaque transition a vu les crimes politiques, les répressions violentes et les assassinats rester impunis, ce qui a consolidé l’idée que l’impunité était la norme en Haïti.

Sous le gouvernement de Faustin Soulouque, par exemple, des massacres ont été perpétrés contre la population, mais aucun effort n’a été fait pour en identifier les responsables et les traduire en justice. Même après la chute de Soulouque, la culture de l’impunité est restée profondément ancrée dans les institutions de l’État. Que ce soit sous Salomon, Duvalier ou Aristide, des actes cruels et injustes ont été commis, sans que la justice n’y trouve un écho. Ces actes, parfois commis sous le couvert du pouvoir, n’ont pas seulement terni l’image des dirigeants, mais ont aussi alimenté une spirale de violence, de méfiance et de révolte populaire.

La justice reste muette sur le crime odieux perpétré contre Sylvain Salnave, président renversé puis exécuté sans véritable procès. Ce silence résonne comme un écho du passé, répétant le même refrain de l’impunité. D’autres figures importantes de l’histoire nationale ont subi le même sort. L’exécution sommaire des frères Coicou en est un exemple marquant, tout comme l’attentat sanglant contre le palais présidentiel ayant coûté la vie à Cincinnatus Leconte. Ces événements tragiques, loin d’avoir donné lieu à des enquêtes sérieuses ou à des poursuites, ont été absorbés par un système où le crime politique ne trouve ni justice, ni mémoire. Duvalier, père et fils, n’ont pas seulement gouverné le pays d’une main de fer, mais ont également utilisé l’impunité comme un outil de maintien de leur pouvoir. Des assassinats politiques, des tortures, et des exécutions sommaires ont été perpétrés à grande échelle sous leur règne, mais aucune forme de justice n’a été rendue. Ces crimes sont restés dans l’ombre, et les responsables ont continué à régner sans crainte de sanctions.

De même, sous le régime de Jean-Bertrand Aristide, malgré les promesses de réconciliation et de justice sociale, l’impunité est demeurée un problème majeur. Des crimes ont été commis contre les opposants politiques, et des massacres ont eu lieu, notamment lors des affrontements avec les forces armées et les groupes paramilitaires. L’absence de poursuites judiciaires à l’encontre des responsables de ces violences a nourri une culture de méfiance envers l’État et ses institutions. Les victimes des abus, qu’elles soient issues des classes populaires ou des élites opposées au régime, ont été privées de tout accès à la justice.

Parmi les cas les plus emblématiques de ces dernières années figurent ceux de Jovenel Moïse, Monferrier Dorval, Vladimir Legagneur, Néhémie Joseph, Jacques Roche, Jean Dominique, entre autres

Les groupes armés tels que les Piquets, les Zinglins et les Cacos, qui ont émergé au cours de ces périodes de répression, ont été les premiers à se dresser contre l’impunité qui caractérisait les régimes en place. Ces groupes, bien que parfois marqués par des violences aveugles et des dérives, étaient, dans leur essence, une réponse à un État qui ne rendait pas justice. Les Cacos, en particulier, se sont réclamés de l’héritage de Dessalines, luttant pour une société plus juste et plus égalitaire, mais leur combat a souvent été récupéré à des fins politiques. Leur existence même démontre que, faute d’une justice solide et accessible, des alternatives violentes peuvent émerger pour combler le vide laissé par un système défaillant.

L’impunité n’a pas seulement affecté les périodes de régimes autoritaires ; elle a également été présente lors de périodes de transitions démocratiques. Par exemple, après la chute de Duvalier, des assassinats et des massacres ont eu lieu, mais les responsables n’ont jamais été traduits en justice. La transition entre les différents gouvernements a été marquée par des conflits internes et des violences, mais une justice réellement réparatrice n’a jamais vu le jour. Au lieu de reconstruire le système judiciaire, les dirigeants successifs ont souvent préféré se concentrer sur leur propre maintien au pouvoir, consolidant ainsi une culture de la violence et de l’impunité.

Aujourd’hui, le pays est encore prisonnier de cette dynamique. L’impunité demeure un obstacle majeur à la paix et à la stabilité. Les citoyens ne croient plus en un système judiciaire qui, depuis des décennies, a échoué à rendre justice et à assurer la protection des droits fondamentaux. Les groupes armés prospèrent, alimentés par cette absence de justice et par la frustration sociale qu’elle génère. L’impunité a non seulement exacerbé les inégalités sociales, mais elle a également nourri la violence et la corruption, deux fléaux qui minent la société haïtienne.

Les autorités doivent désormais comprendre que l’impunité est le principal moteur de l’insécurité. Si l’impunité est éradiquée, la violence diminuera, les tensions sociales se résorberont et une gouvernance plus juste pourra émerger. Les efforts pour réformer le système judiciaire doivent être au centre des priorités nationales. Il est impératif de rendre justice aux victimes, de juger les responsables des crimes politiques, et d’instaurer un véritable état de droit, où la loi s’applique à tous, sans distinction de statut ou de pouvoir.

En conclusion, l’impunité est la clé de la crise haïtienne. Tant que les responsables des crimes passés resteront libres et que les institutions de l’État continueront de fonctionner au service des puissants, l’insécurité et l’instabilité continueront de régner. Haïti ne pourra jamais se reconstruire tant qu’elle ne fera pas face à son passé, en rendant justice à ceux qui ont souffert et en réformant un système qui, jusqu’à aujourd’hui, a fait preuve de complaisance envers l’injustice.

James Saint Germain
Jamesstgermain19@yahoo.fr

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