11 janvier 2026
Haïti : Le triangle invisible du pouvoir – Politiciens, marchands et prestataires au service d’intérêts privés
Actualités Société

Haïti : Le triangle invisible du pouvoir – Politiciens, marchands et prestataires au service d’intérêts privés

Par Reynoldson Mompoint 

Port-au-Prince

Le 10 avril 2025

La République d’Haïti, en proie à une crise multidimensionnelle, semble dirigée non pas par ses institutions officielles, mais par un système parallèle de pouvoir où se croisent politiciens opportunistes, marchands influents et prestataires de services aux agendas discrets. Cette trilogie opaque façonne les décisions majeures du pays, souvent loin des regards citoyens, au détriment de la transparence et de l’intérêt général.

Quand le commerce finance la politique

Dans les couloirs du Parlement haïtien, il n’est un secret pour personne que plusieurs campagnes électorales sont financées par les grandes familles commerciales du pays. Ces marchands, véritables barons de l’importation (riz, carburant, ciment, médicaments, tôle, fer, sucre, farine…), investissent dans les candidats qui défendront ensuite leurs intérêts.

Un ancien député, sous couvert d’anonymat, confie :

« Ce sont eux qui paient les affiches, les t-shirts, les cortèges. Une fois élu, tu ne peux pas leur dire non. Tu leur dois tout. »

En retour, ces acteurs économiques obtiennent exonérations fiscales, contrôles douaniers allégés, voire une influence directe sur la rédaction de certains textes de loi. Le projet de loi sur la régularisation des importations agricoles, par exemple, aurait été fortement influencé par les distributeurs de produits alimentaires importés, soucieux de préserver leur monopole au détriment de la production locale.

Le pouvoir politique, un outil de protection privée

Mais les politiciens ne sont pas de simples marionnettes : ils utilisent aussi leur position pour se protéger, s’enrichir ou placer leur entourage dans l’appareil étatique. Le népotisme est devenu pratique courante, tout comme la vente de postes dans certaines administrations stratégiques.

Des ministères clés – Économie, Travaux publics, Intérieur – sont devenus les noyaux d’un système de redistribution clientéliste. Les contrats publics sont octroyés non pas selon la compétence mais selon l’allégeance. Des entreprises fictives surgissent à chaque nouvel appel d’offres, souvent liées à des proches du pouvoir ou du moins des hauts dignitaires de l’État.

Les prestataires : consultants, ONG et mercenaires de la gouvernance

Le troisième maillon du triangle est moins visible mais tout aussi stratégique : les « prestataires de service », souvent sous couvert d’expertise technique. Il s’agit de cabinets de conseil, d’agences de communication, d’entreprises de sécurité privées ou d’ONG locales qui agissent en intermédiaires entre l’État, les bailleurs internationaux et les puissances économiques locales.

Certains de ces prestataires vivent ad litteram des crises : plus le pays est instable, plus leurs contrats se multiplient. Ils organisent des forums, rédigent des plans stratégiques, gèrent les fonds internationaux et orientent l’agenda gouvernemental selon les attentes des « donneurs d’ordre » – qu’ils soient étrangers ou locaux.

La captation de l’État : une démocratie de façade ?

Ce système crée une démocratie d’apparence, où les élections se tiennent mais où les grandes décisions sont prises ailleurs par le Core Group. Un sociologue haïtien résume ainsi :

« Nous avons remplacé l’État-nation par un État-client. Le pouvoir est devenu une marchandise. Ceux qui y accèdent ne le font pas pour servir, mais pour monnayer. »

La population, quant à elle, regarde cette scène de théâtre avec désillusion. L’absence de services publics, l’effondrement de l’éducation et de la santé, la violence armée incontrôlée : tout cela est perçu comme les symptômes d’un pouvoir accaparé, d’un État inexistant.

Et le peuple dans tout ça ?

Dans ce triangle d’influence, le peuple haïtien est absent. Sa voix n’est entendue que le jour du vote, et encore, quand les élections ont lieu. Entretemps, les décisions sont prises dans des salons privés, sur des yachts ancrés à Labadie, ou dans des hôtels de Pétion-Ville, bien loin des marchés populaires et des quartiers précaires.

Reconstruire le pays nécessitera plus que des élections. Il faudra briser ce triangle invisible et redonner au mot « service public » son sens originel : servir le public.

Reynoldson Mompoint 

Ils ont confisqué notre voix. Maintenant elle revient plus forte. 

mompointreynoldson@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.