En Haïti, l’entrepreneuriat constitue une voie essentielle de survie et d’autonomisation pour des milliers de personnes, mais il évolue presque exclusivement dans la sphère informelle. Selon les données issues de l’enquête FinScope MSME Haïti 2021, pas moins de 98 % des entreprises du pays opèrent hors du cadre légal et réglementaire formel. Ce chiffre, vertigineux, illustre une réalité économique profondément enracinée, où la grande majorité des micro, petites et moyennes entreprises (MPME) fonctionnent sans enregistrement, sans couverture légale, et sans accès structuré aux services publics ou financiers.
Cette informalité généralisée reflète à la fois la débrouillardise des entrepreneurs haïtiens et l’inefficacité des institutions censées les accompagner. Pour nombre d’entre eux, se formaliser n’est ni simple ni avantageux. Les démarches administratives sont perçues comme longues, coûteuses, voire inutiles. Pire encore, certains redoutent que la formalisation les expose à une fiscalité rigide sans bénéfice réel en retour. En conséquence, l’économie haïtienne demeure largement hors du contrôle de l’État, échappant aux statistiques officielles et à la planification stratégique.
La domination du secteur informel a des répercussions directes sur la productivité, la sécurité de l’emploi et la croissance économique du pays. Les entreprises informelles sont souvent de très petite taille, avec des revenus instables, peu d’employés, et peu d’investissements dans l’innovation ou la technologie. Elles accèdent difficilement aux financements bancaires, car elles ne peuvent présenter ni bilan comptable ni garanties formelles. La majorité se tourne vers des sources de financement informelles, comme les tontines, les proches ou l’autofinancement. Ce manque d’accès au crédit limite considérablement leur capacité à se développer ou à résister aux chocs économiques.
Les femmes représentent une part significative de ce tissu entrepreneurial informel. Elles sont majoritaires dans les activités de commerce de détail, de transformation alimentaire ou d’artisanat. Pour elles, l’entrepreneuriat est souvent une question de survie, un moyen d’assurer le quotidien familial. Pourtant, malgré leur poids économique réel, elles restent invisibles dans les politiques publiques, marginalisées dans les dispositifs d’accompagnement, et sous-représentées dans les instances de décision économique.
Dans ce contexte, le secteur informel n’est pas simplement un problème à résoudre, mais une dynamique à comprendre et à intégrer. Il incarne une forme de résistance et d’ingéniosité face à l’absence de services, à l’insécurité et à l’instabilité politique. Toutefois, pour qu’il devienne un moteur de développement durable, il est impératif de créer un environnement incitatif à la formalisation. Cela passe par la simplification administrative, des incitations fiscales adaptées, une éducation financière accrue, et un accès élargi aux services numériques et aux financements flexibles.
La reconnaissance de l’économie informelle comme une composante majeure du tissu productif haïtien doit conduire à des politiques publiques inclusives et réalistes. Formaliser ne doit pas être une obligation punitive, mais une opportunité claire pour les entrepreneurs. À défaut, les 98 % resteront invisibles, vulnérables et écartés du projet de développement national.

