Par Patrick Prézeau Stephenson
Dans le chaos implacable de Port-au-Prince, où les gangs criminels contrôlent plus de 85 % de la capitale et où même le Palais National est à la merci de factions armées, Haïti se trouve au bord du gouffre d’un effondrement total de l’État. Le Conseil présidentiel de transition (CPT), mis en place en avril 2024 comme ultime tentative pour stabiliser la gouvernance après la destitution du Premier ministre Ariel Henry, n’a pas réussi à rétablir la sécurité, à inspirer la confiance ou à affirmer son autorité. Le résultat est un vide dangereux — un espace de pouvoir que les syndicats criminels, les politiciens liés à la mafia et des acteurs étrangers opportunistes s’efforcent de combler.
Alors que les institutions démocratiques haïtiennes sont en ruines et que les États-Unis se désengagent, la CARICOM est apparue comme l’un des rares acteurs régionaux crédibles prêts à intervenir. La Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, actuelle présidente tournante de la CARICOM, joue un rôle de premier plan dans l’engagement avec les parties prenantes internationales. Lors de récentes réunions avec le Premier ministre britannique Keir Starmer, Mottley a souligné l’urgence de l’effondrement haïtien et a réitéré l’appel d’Haïti à transformer la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MSSM-Haïti) en une véritable opération de maintien de la paix des Nations Unies [1]. L’enjeu est crucial : tout retard dans le renforcement de la souveraineté nationale d’Haïti risque de transformer le pays en État failli aux portes des Amériques.
Un Gouvernement de Transition Fragile, à Découvert
Dès le départ, conformément à l’Accord du 3 avril, le CPT a été conçu comme un compromis — une mosaïque de factions politiques et d’acteurs de la société civile destinée à remplacer le régime Henry sans provoquer de nouvelles violences. Pourtant, le Conseil peine à affirmer sa légitimité, sa cohésion et sa raison d’être. Il a notamment échoué dans sa mission première : rétablir la sécurité. Les désaccords internes sur les mandats, la structure de direction et les plans électoraux futurs ont paralysé le CPT. Pire encore, la population perçoit le Conseil non pas comme un nouveau départ audacieux, mais comme une continuation de la même élite dysfonctionnelle — une simple rotation de figures, pendant que les conditions de vie des Haïtiens ordinaires se détériorent.
Plus inquiétant encore, le Conseil n’a pas réussi à prendre le contrôle de la sécurité nationale. Les gangs circulent librement, imposent des couvre-feux, perçoivent des taxes et mettent en place des systèmes de justice parallèle. De nombreux quartiers de Port-au-Prince sont désormais gouvernés par des chefs de guerre, avec une aide humanitaire bloquée et des dizaines de milliers de familles déplacées.
Le Délicat Équilibre de la CARICOM
Le défi auquel est confrontée la CARICOM est immense. Elle doit concilier son soutien à la souveraineté haïtienne avec la nécessité d’une assistance internationale, notamment de la part des Nations Unies. Le plaidoyer de la Première ministre Mottley au niveau international est louable, mais le risque demeure que des acteurs étrangers — notamment les États-Unis, le Canada et la France — dominent les discussions en ignorant les besoins à long terme de la reconstruction haïtienne.
Tandis que la mission MSSM fait encore débat au sein du Conseil de sécurité de l’ONU, les dirigeants haïtiens et la société civile doivent articuler une vision nationale allant au-delà des simples gains sécuritaires à court terme. Sans une appropriation haïtienne du processus de transition, toute intervention internationale sera perçue comme une énième imposition extérieure. La tenue d’un congrès inter-haitien proposé par l’ancienne gouverneure générale du Canada l’honorable Michaelle Jean pourrait constituer un premier pas dans ce sens [2].
La Feuille de Route pour l’Avenir
Pour éviter un effondrement total, Haïti doit immédiatement adopter une stratégie à plusieurs niveaux :
1. Sécurité d’Abord, mais de Manière Intelligente : La MSSM ou une force de maintien de la paix approuvée par l’ONU doit être déployée avec des règles d’engagement claires, un mécanisme de supervision dirigé par les Haïtiens, et un calendrier de désarmement dans les zones clés contrôlées par les gangs. Les troupes étrangères assisteront les forces de sécurité haïtiennes, qui assumeront conjointement le leadership des opérations.
2. Réformer le CPT : Pour regagner en crédibilité, le Conseil doit subir une réforme interne, comprenant des mécanismes de transparence publique, une direction tournante, et une charte définissant les principes non négociables de la gouvernance nationale, comme prévu dans l’Accord du 3 avril.
3. Renforcer la Gouvernance Locale : Les structures de gouvernance décentralisées — en particulier dans les provinces — doivent être renforcées afin de réduire l’influence disproportionnée de Port-au-Prince et d’atténuer son effondrement progressif.
4. Préparer les Élections — Mais sans Précipitation : La communauté internationale doit résister à la tentation de précipiter le processus électoral. L’accent doit plutôt être mis sur la création de conditions permettant des élections sûres, équitables et inclusives : cela implique la sécurité électorale, l’éducation des électeurs et la participation de la diaspora.
5. Reprendre la Souveraineté avec des Alliances Stratégiques : Haïti doit chercher à établir des partenariats fondés non sur la dépendance, mais sur le respect mutuel — avec ses voisins caribéens, les pays africains, et les leaders de la diaspora qui comprennent la complexité de l’identité et des aspirations haïtiennes.
La Responsabilité d’Agir — Maintenant
Haïti a enduré d’innombrables cycles de crise, d’intervention et de trahison. Mais ce moment est différent. L’État n’est pas seulement affaibli — il est en train d’être remplacé par une mosaïque de milices et d’« États dans l’État » criminels. Si la région n’agit pas de manière décisive, nous regarderons l’année 2025 comme celle où Haïti a basculé définitivement dans l’apatridie.
Il est temps d’engager une transition audacieuse, dirigée par des Haïtiens, soutenue — mais non dictée — par les alliés internationaux. La CARICOM doit élargir son rôle, non seulement comme médiatrice, mais comme garante d’un nouvel horizon politique en Haïti. Et la communauté internationale, en particulier le Royaume-Uni et les États-Unis, doit écouter — non pas les élites intéressées, mais les voix légitimes des mouvements civiques, des jeunes leaders et des populations déplacées d’Haïti.
Car si Haïti tombe, nous en subirons tous les conséquences — sur les plans régional, moral et géopolitique.
Références
[1] https://x.com/miaamormottley/status/1908136979742462401
[2] https://www.tiktok.com/@rezonodwes/video/7486622941845671174
Contact Médias Patrick Prézeau Stephenson: Éditeur manifeste1804@gmail.com
Men anpil chaj pa lou. Mèsi pou pataje manifès la:
Kilès nouye : https://manifeste-appel-du-lambi-2024.netlify.app/
Vizite paj akèy la: https://shorturl.at/cozFM
Li sou entènèt: https://shorturl.at/rBOTZ
Telechaje deniè vèsyon 2024 la: https://shorturl.at/g08Do

