Lorsqu’il y a quelques années, j’ai lu, pour la première fois, Quand souffle le vent du Nord (Grasset, 2010) de l’auteur autrichien, Daniel Glattauer, je suis immédiatement tombé sous le charme de son style, léger et profond à la fois. Ce fut un véritable coup de foudre littéraire. Alors, sans tarder, je l’ai classé dans la liste de mes auteurs à suivre, et donc à lire dès qu’il publie un nouveau roman.
J’ai eu l’agréable surprise de découvrir »À toi pour l’éternité ou l’amour dans ses travers doux-amers » (Grasset, 2013) en fouinant chez mon bouquiniste habituel.
Encore une fois, quel bonheur de lecture !
Une pensée me vient au fur et à mesure que je lis ce superbe roman d’amour, émouvant, gorgé de leçons de vie : Décidément, dans la vie, et surtout en amour, l’on n’a pas toujours ce que l’on désire !
C’est, à certains égards, l’une des leçons, si ce n’est la principale, à mes yeux, que l’on peut tirer de l’histoire de Judith et de Hannes. Une histoire sentimentale aigre-douce qui se déroule dans la capitale autrichienne, Vienne. Une superbe ville présentée dans ses plus beaux apparats tantôt chauds et lumineux, tantôt froids et sombres, tels ces chemins non rectilignes que tout être humain finit par emprunter dans la vie pour effectuer ce passage éphémère menant inéluctablement vers sa finitude.
Dans ce roman, il est question, certes, de l’amour, mais d’un amour fou, dans ses travers doux-amers. Tandis qu’elle vit sans soucis apparents un célibat endurci, choisi et non subi, à la suite d’expériences douloureuses avec nombre d’hommes incapables, selon elle, de la rendre heureuse, Judith semble avoir trouvé la perle rare, l’homme de sa vie. Oh ! Non tant que Hannes, cet élégant architecte qu’elle a rencontré – par hasard ? – en revenant d’un supermarché, soit riche, mais surtout parce que, à première vue, il correspond à son type d’homme préféré.
Charmant, attentionné, Hannes ressemble au gendre idéal pour les parents de Judith et surtout pour sa mère. Ali, son petit frère, et sa belle épouse, Hedi, sont tombés sous le charme de Hannes qu’ils considèrent comme membre à part entière de la famille. Quant aux amis de Judith, dont la plupart sont en couple, leur verdict est sans appel : Hannes est l’homme qu’il faut à leur amie, qui se complaît depuis trop longtemps à tort, à leurs yeux, dans le célibat.
Mais assez vite, Judith se braque. L’amour-passion de Hannes l’intrigue. Alors qu’elle devrait s’en réjouir, elle résiste à s’aligner sur tant d’éloges, sur cette unanimité autour de cet homme qui l’adore pourtant. Tout en admirant sa douceur, elle se met à douter de cet oiseau rare qui lui voue un amour sans bornes. Elle passe son temps à questionner sa sincérité, au point de refuser d’embrasser cet avenir radieux qu’elle attendait jadis avec impatience. Elle s’échine, au
contraire, à l’entrevoir dans la noirceur, en projetant de renoncer à cet amour. Si tout son entourage érige Hannes en solution idéale à son problème sentimental d’une profondeur psychologique abyssale connu de longue date, elle se plaît, en revanche, telle une masochiste, à freiner des quatre fers. C’est pourtant bien elle qui a vu, un temps, en Hannes un bel homme, son sauveur suprême. Que s’est-il passé pour qu’elle s’inflige une telle souffrance ? Pourquoi, soudain, ne se figure-t-elle plus Hannes comme cette assurance-tous-risques contre l’échec amoureux qu’elle recherchait tant après ses nombreuses mésaventures ? À ce sujet, d’ailleurs, pourquoi reste-t-elle si proche de son ex-petit ami Lukas alors que ce dernier est désormais marié et père d’un nouveau-né ?
Les tourments de Judith n’échappent pas à Hannes qui semble s’y connaître. Loin d’abandonner la bataille, il se fait philosophe. Pour lui, l’amour n’est pas un sprint sur 100 ou 200 mètres à réaliser en quelques secondes mais bel et bien un marathon à mener sur toute une vie avec l’aimée. C’est pourquoi il s’y prépare, méticuleux, avec son flegme légendaire. C’est qu’il sait qu’il doit faire preuve de patience et de beaucoup d’entraînement avec cette femme, ô combien fragile – sa « chérie pour la vie », comme il dit. Quitte à souffrir, il est prêt à en payer le prix fort.
Le thème de souffrance – c’est-à-dire de frustration, de manque au sens de Schopenhauer1 – est très présent dans ce roman déchirant mais d’une légèreté grandiose, d’une tendresse incommensurable. D’ailleurs, l’on peut se demander, dans cette histoire douce-amère, rondement menée par Daniel Glattauer, lequel des deux personnages en pâtit le plus. Ce n’est peut-être pas forcément celui que l’on croit a priori. À vrai dire, cela dépend du point de vue de chacun. C’est tout l’art de cet immense auteur autrichien de laisser le lecteur se faire sa propre idée dans cette histoire d’une vérité universelle. Toutefois, tout au long du livre, l’on ne peut quand même ignorer l’état atroce dans lequel végète Judith. Une exceptionnelle héroïne qui se sent autant attirée par cet homme qu’elle le déteste à son corps défendant. Une femme en quête d’un bonheur qui semble ontologiquement inaccessible en matière d’amour-passion.
En tout cas, longtemps, Judith se remémorera et méditera ce moment précis où Hannes Bergtaler a eu le malheur de lui marcher sur les talons, en quittant la caisse de ce fameux supermarché. Bien sûr, elle a eu très mal, sur le coup, mais, ce jour-là, en se retournant, elle avait, en face d’elle, un homme accablé par sa maladresse dont la sincérité et la beauté intérieure l’ont fait tressaillir. Conquise, elle s’était donc empressée de lui pardonner avec un sourire qui ne laissait pas de doute quant à ses intentions profondes. Célibataire endurcie qui ne cherchait pas activement un homme certes, mais qui n’entendait pas non plus laisser passer une telle opportunité, elle comptait bien le revoir un jour. Si bien que, lorsqu’ils se sont croisés de nouveau dans leur quartier, à l’initiative de Hannes, ils ont fait plus ample connaissance et se sont donné rendez-vous, sourires aux lèvres, pour prendre un verre dans un café situé près de leur lieu de travail. Tout à son idée de se laisser séduire, elle a joué le jeu. Un jeu qui se révélera d’une complexité inouïe.
C’est avec ce rendez-vous galant – ou plutôt la banale maladresse de Hannes à la sortie de ce supermarché suivie d’autres moments fabuleux – que débute cette passionnante histoire que nous livre Daniel Glattauer dans »À toi pour l’éternité ».
Un grand romancier, doué incontestablement pour la narration de savoureuses histoires d’amour à haute intensité d’ombres et de lumières, que je vous invite à lire avec grand plaisir et sans modération. En toute liberté !
Bonne lecture !
Arnousse Beaulière, essayiste, poète
Dernières parutions :
Essai : Chérir Haïti. Un impératif citoyen, L’Harmattan, 2025.
Recueil de poèmes : Danser les lumières, Librinova (numérique), 2025.
Cette nouvelle rubrique littéraire du Rezo Nòdwès est portée par notre collaborateur, le Dr Arnousse Beaulière, essayiste, poète, qui a carte blanche pour partager ses « Sensations de lecture, en toute liberté ! »

