Par Patrick Prézeau Stephenson
La récente diffusion de Boukante Lapawol par MEGA FM le 12 Novembre dernier a suscité un débat houleux, soulevant de sérieuses préoccupations quant à l’éthique journalistique, à l’efficacité réglementaire et au rôle des médias dans la crise actuelle en Haïti. La décision de l’émission de diffuser de longues interviews avec des individus liés aux gangs, dont le tristement célèbre Jimmy « Barbecue » Cherizier, a été critiquée pour avoir franchi une ligne trouble où le journalisme risque de se transformer en propagande. Couplé à la réponse médiocre du CONATEL, cet incident met en lumière des lacunes critiques dans la responsabilité des médias et la gouvernance réglementaire[1,2].
Éthique journalistique : Journalisme ou promotion ?
La diffusion de Boukante Lapawol a accordé près de trois heures de temps d’antenne à « Barbecue » et à d’autres figures affiliées aux gangs, une démarche qui ressemble davantage à une promotion qu’à un journalisme équilibré. Les interviews ont offert une tribune non contestée à ces individus, leur permettant de présenter leurs récits sans points de vue opposés ni avertissements pour contextualiser le contenu.
Les médias ont la responsabilité d’informer, et non d’enflammer. Bien que les interviews avec des figures controversées puissent servir un objectif journalistique, elles doivent être menées avec rigueur, équilibre et une prise en compte des conséquences potentielles. L’incapacité de MEGA FM à inclure des réfutations, des analyses d’experts ou des perspectives alternatives a compromis sa crédibilité et brouillé la frontière entre reportage et approbation. De telles pratiques risquent de normaliser la violence et d’éroder la confiance du public envers les institutions médiatiques[2,3] .
Lacunes réglementaires : Une réponse faible du CONATEL
La réaction tardive du CONATEL à la diffusion soulève des questions sur l’efficacité du cadre réglementaire haïtien. L’agence a publié sa directive contre MEGA FM plus d’une semaine après la diffusion — bien trop tard pour prévenir les dommages potentiels. Les organismes de réglementation sont censés agir rapidement dans de telles situations, en particulier lorsque le contenu présente des risques pour la sécurité publique ou nationale[2,3,4]..
De plus, CONATEL a manqué l’occasion d’intercepter ou d’interrompre la diffusion malgré sa longue durée et l’implication de figures publiques liées au terrorisme. Dans un pays confronté à la violence des gangs, de telles lacunes dans la surveillance réglementaire suggèrent un manque de capacité ou de volonté d’appliquer les normes existantes[2].
Authenticité de la diffusion : Voix légitimes ou mise en scène ?
Certains observateurs ont soulevé des doutes sur l’authenticité de la diffusion, ce qui pourrait encore ternir sa légitimité [2]. Le segment comportait des interviews téléphoniques, soulevant des questions sur le caractère direct, préenregistré ou édité pour favoriser certains récits. Des interruptions de communication, telles que la perte et le rétablissement immédiat d’un appel, ajoutent à l’incertitude.
Bien que la voix de Cherizier ait été apparemment reconnue comme authentique, l’absence de réfutation publique de sa part concernant une éventuelle usurpation ne dissipe pas les scepticismes. Les médias doivent prendre toutes les précautions nécessaires pour vérifier l’authenticité de leurs sources, en particulier dans les cas impliquant des figures aussi controversées [2,3]..
Contenu visuel : Le danger d’une approbation implicite
Tout aussi troublant était le contenu visuel accompagnant la diffusion. Pendant près de trois heures, MEGA FM a affiché une image de Jimmy « Barbecue » Cherizier tenant une arme à feu de type militaire, sans avertissements ni contexte pour en contrebalancer l’impact potentiel[1,2].
De telles images, en particulier lorsqu’elles sont présentées sans critique ni équilibre, peuvent être interprétées comme une glorification ou une approbation de la violence. Les organisations médiatiques doivent être particulièrement conscientes des messages véhiculés par leurs choix visuels, en particulier dans des contextes de conflit où la perception publique peut facilement être influencée[2,3].
Franchir les limites : Un pari imprudent ?
Enfin, la décision de MEGA FM de « repousser les limites » pendant une période aussi prolongée soulève des questions sur les intentions et le sens des responsabilités de la station. Bien que le journalisme prospère grâce à l’audace et au défi des autorités, l’imprudence risque de saper sa crédibilité et son objectif.
Compte tenu de l’environnement politique et sécuritaire volatile en Haïti, la décision de la station d’accorder une tribune prolongée à des leaders de gangs était probable de provoquer une réponse réglementaire. Que cela ait été un acte de défi calculé ou une tentative malavisée de bravoure journalistique, les conséquences soulignent la nécessité de limites éthiques plus claires dans les médias haïtiens [2,5,6].
Conclusion : Des leçons pour l’avenir
La controverse autour de MEGA FM met en évidence la nécessité cruciale de renforcer l’éthique médiatique, de rendre les cadres réglementaires plus réactifs et d’exiger une plus grande responsabilité de toutes les parties. Le paysage médiatique haïtien joue un rôle central dans la formation du discours public et l’influence sur l’avenir de la nation. Pour assumer cette responsabilité, les médias doivent s’efforcer de faire preuve d’équilibre et de rigueur, en particulier lorsqu’ils couvrent des figures controversées dont les actions ont un impact direct sur la sécurité publique.
Parallèlement, les organismes de régulation comme le CONATEL doivent agir de manière décisive pour faire respecter les normes tout en veillant à ne pas étouffer le journalisme légitime. Naviguer dans ces complexités exige intégrité, responsabilité et un engagement envers le bien commun.
Les droits fondamentaux, tels que la liberté d’expression, sont primordiaux et ont été farouchement défendus par Le Manifeste L’Appel du Lambi et d’autres défenseurs des libertés démocratiques. Ces droits, arrachés de haute lutte au cours de l’histoire, doivent être protégés et préservés. Cependant, le Manifeste reconnaît que la liberté d’expression n’est pas absolue. Les normes internationales et les lois haïtiennes établissent des limites nécessaires à toute expression qui incite à la violence, promeut le terrorisme ou menace l’ordre public. Trouver un équilibre entre ces principes est essentiel pour favoriser un environnement médiatique qui informe et autonomise sans mettre en danger la société [7].
Références
[1] https://www.youtube.com/watch?v=turnum3zQ88
[2] Leiderman, S. (2024, November 24). Critique on MEGA FM broadcast and CONATEL response. Leiderman-pstephenson: haitian broadcasting, cont’d. Personal email communication.
[3] Mchangama, J. Freedom of Expression and National Security. Soc 53, 363–367 (2016). https://doi.org/10.1007/s12115-016-0029-1
[4] https://x.com/maghaiti/status/1860140908659736738
[5] AlterPresse | Le Code de déontologie des médias et des journalistes d’Haïti
[6] http://conatel.gouv.ht/sites/default/files/loiorgconatel.pdf?form=MG0AV3
[7] Stephenson, Patrick P. Liberté d’expression et sécurité nationale : Le cas de CONATEL et Mega FM. 23 novembre 2024. https://prezeau.blogspot.com/2024/11/liberte-dexpression-et-securite.html.

