18 janvier 2026
Clarens Renois : Lettre à un ami de la diaspora
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Clarens Renois : Lettre à un ami de la diaspora

Port-au-Prince le 24 novembre 2024

Cher ami,

Tu m’as appelé pour t’enquérir de mes nouvelles, la voix empreinte d’amertumes et d’inquiétudes face au climat de violences qui se déchainent sur notre pays depuis quelques années. Tu en as profité pour solliciter ma réaction personnelle à la suite de la séance consacrée à Haïti dans la grande salle d’audience (spectacle) des Nations-Unies le 20 novembre écoulé. Encore une fois le sort d’Haïti se jouait en dehors du territoire national, et des acteurs haïtiens comme un pion sur la table des puissants de ce monde.

Avec des pensées sincères, nostalgiques et sympathiques, mon ami, tu déplores « la descente en enfer de notre pays ». je te le concède, « Oui, c’est l’enfer », « la lente agonie » car, on peine à ériger une vie normale. Il n’y a plus d’activités sociale, économique et intellectuelle. Port-au-Prince se désintègre, elle disparait sous nos yeux. Il ne subsiste que le lointain souvenir d’une ville attirante, animée, vivante, bruyante de ses concerts de klaxon des tap-taps et des bruits des petits commerces étalés le long des rues. 

Cher ami, Port-au-Prince offre les images apocalyptiques d’une ville qui se meurt vite chaque jour.  Les marchés publics sont pour la plupart abandonnés. Croix-des-Bossales poumon de l’économie informelle a disparu sous les immondices. Le centre-ville est devenu un marécage. La cathédrale et la place des bouquinistes, jadis pleins de vies, sont devenus des espaces lugubres. Les cloches de la Cathédrale de Port-au-Prince perchée sur son esplanade sonnent un glas permanent. 

Les places publiques, Bicentenaire, Champ de Mars, Karl Brouard ou Jérémie qui débordaient de vies sociales intenses ne sont désormais que des champs de ruines, des zones de guerre. Les manèges qui accrochaient nos regards éberlués de jeunes de la province, les concerts publics qui amusaient nos oreilles, les courses de véhicules, les fontaines lumineuses, tout cela appartient au passé. Des années évocatrices d’une autre vie, d’un autre pays que nous gardons jalousement comme une chandelle qui refuse de s’éteindre, qui résiste aux vents.

Mon regard se pose sur le vide. L’anarchie du vide de lieux sacrifiés a remplacé les couleurs vives et ensoleillées qui faisaient danser nos pupilles de jeunes assoiffés de musique, de théâtre et de conférence. Les salles de spectacle sont fermées, détruites. Les galeries n’exposent plus. Les peintres naïfs ont rangé chevalets et pinceaux. La nature ne sourit plus. L’arc-en-ciel a disparu. Le film qui se déroule sur l’écran de nos cœurs est horrible. Noir et blanc. Sans nuance.

Et voici. Que des souvenirs ! Des souvenirs qui viennent défiler sur un tableau imaginaire et hanter nos esprits. Le temps des après-midis enchantés où nous avions le choix entre un film et un spectacle, une bibliothèque et un dancing, ce temps, mon ami, est révolu. Il ne nous reste que des souvenirs transpercés de bruits répétés de rafales qui crèvent nos tympans.

Mon cher ami, Je vis reclus comme la plupart de nos compatriotes. En tout cas mieux que les autres qui déjà frappés par une misère atroce sont forcés d’abandonner tous leurs biens, fuyant les balles et les incendies allumés par des groupes de jeunes qui s’acharnent sur les plus infortunés des habitants de Port-au-Prince. 

Requiem pour un pays sacrifié, incendié, ruiné, martyrisé par des monstres qu’il a enfantés. L’Occident regarde impassible, complaisant, indifférent. Le Sud global suit à distance, impuissant et le reste du monde a le regard tourné ailleurs. Mais voilà, encore une fois, notre pays est devenu la risée de dirigeants du monde civilisé, du monde des ex-colonisateurs qui ont causé sa faillite. Ils nous regardent aujourd’hui incapables de nous forger un destin de paix et de prospérité.

Oui mon ami, j’ai suivi avec une oreille tendue à la fenêtre, attentif aux détonations lourdes et nourries qui secouent mon quartier depuis quelques jours. Signe que la vague de violence qui se déferle sur Port-au-Prince est proche. Un nouveau quartier dans le viseur des gangs. Des centaines de jeunes en haillons, pieds nus, portés par la haine, armes à l’épaule jetés dans une guerre insensée, mettent le feu et font cracher les balles au bout de leurs armes de guerre importées. 

J’ai suivi la session le regard vissé à l’écran, regardant les prestidigitations des acteurs qui évoluaient comme sur une scène de théâtre, avec des formules d’indignation ânonnées, trémolo à la voix et des larmes de crocodile à l’œil pour parler de notre pays Haïti réceptacle de tous les malheurs de la terre. Tous, se sont apitoyés sur les calamités qui s’abattent sur notre terre baignée du sang de temps de victimes…. Les acteurs sont performants, je dois te dire mon ami. Ils jouent leur partition à la perfection. Comme si c’était nécessaire d’exposer nos trippes sur les écrans du monde pour supplier « Sainte ONU » de nous envoyer des anges pour garder la paix à nos portes et dans nos rues. Grandeur et Misère de la Première République noire du 19e siècle.

Savante mise en scène ! La séance était pathétique, mon ami. Tous ces gens ! des grands, des petits et des plus petits que nous se battant sur le dos d’Haïti la pauvre ! En réalité, chacun se positionnait pour ses intérêts propres, stratégiques et géopolitiques. J’ai vécu la séance avec une boule à la gorge, un goût d’amertume aux lèvres. J’ai vainement cherché à trouver ce qui pourrait être authentique dans les prestations, dans l’expression corporelle des acteurs. J’avoue que je n’ai rien ressenti. Peut-être parce que je ne suis pas fin psy pour détecter les sentiments profonds dans le jeu des acteurs ? En tous cas, les visages m’ont paru froids, illisibles. Peut-être la climatisation dans la grande salle d’audience ou la froideur des sentiments ? 

Au final : Nothing niet nada rien…anyen ! Ils peuvent encore crever, « ces cons d’Haïtiens ». Ils nous ont donné la main pour tuer leur pays ! Maudits soient-ils !

Alors cher ami, il serait temps que, nous Haïtiens, redevenions les propres acteurs de notre histoire et les constructeurs de notre destin. Il est venu le temps que nous Haïtiens, sachions défendre sincèrement nos intérêts. 

Haïti a sans doute besoin du monde. Pas de la pitié, mais de la compréhension des autres nations pour lui permettre de se relever de l’enlisement dans lequel la cupidité, la rapacité des uns et des autres l’ont maintenu. Haïti, la fière, la rebelle a besoin de l’accompagnement de ses amis pour reprendre sa place dans le monde. Haïti a besoin de l’amour et du patriotisme de tous ses enfants pour s’engager dans l’œuvre de reconstruction nationale.

Haïti n’a pas besoin d’une paix superficielle. Le pays a besoin d’une paix durable qui doit être accompagnée de mesures économiques fortes pour réparer plus de deux siècles d’exploitation et d’isolement, pour créer massivement des emplois pour nos jeunes gens qui ont soif de vivre une vie normale. Notre pays a besoin de vision et d’union pour ensemble « Avec Tous et Pour Tous » redresser les torts sociaux infligés à la majorité entassée dans des quartiers invivables sans services de base, sans espoir, délaissée, oubliée des dirigeants dont l’irresponsabilité au pouvoir est souvent source de frustrations qui s’expriment dans des poussées de colère brutale et destructrice.

Clarens Renois, novembre 2024

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