13 janvier 2026
Onzième extrait du roman de Robert Lodimus ‘Le Sang de la Prophétie’
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Onzième extrait du roman de Robert Lodimus ‘Le Sang de la Prophétie’

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Chapitre XIII

L’exorcisme

 « Il vient une heure où philosopher ne suffit plus : après la philosophie, il faut l’action. »

       (Victor Hugo)

    Dieufort entra subitement dans un état asthénique. Il tituba, vacilla sur ses jambes débiles, sous les regards hagards de l’assistance à l’orée de la lypémanie. Quelques paysans se déplacèrent lentement derrière lui. Il appuya sur la porte grinçante, poussa un cri d’ébahissement et, gardant les mains soudées à sa tête, ressortit rapidement. Sa puissante poitrine montait et descendait sous la chemise bleue que Rosalie lui avait rapportée du bourg, le jour des funérailles de son père Stephen. Dieufort respira profondément et retourna dans la chambre de ses douleurs. Le corps inanimé de Rosalie reposait sereinement sur une natte de joncs tapissée de fleurs blanches et bleu clair, fraîchement cueillies. Tante Élianise avait fermé les yeux de sa nièce devenue subitement défunte Rosalie et noué elle-même, – c’était son rôle –, la bande de tissu blanc, vert et rouge – symbole des couleurs de Mèt Granbwa, l’ « esprit » guérisseur et protecteur des pèlerins égarés – autour de la tête du cadavre, pour éviter que sa bouche restât ouverte. Les thanatologues expliquent que cette façon de procéder retarde le dessèchement des muqueuses, qui, autrement, aurait des effets non souhaitables sur la dépouille, et conséquemment difficiles à supporter pour la famille. Les doigts de ses mains laborieuses entrecroisés et déposés sur son ventre, Rosalie s’enfonçait dans sa léthargie angélique, qui faisait tout de suite penser au macrocosme abstrait de l’éternité des divinités.  Chalvernise, la femme du croque-mort Zébulon, quitta la pièce à la lourde odeur de parfum floral pour laisser Dieufort se recueillir seul devant la dépouille encore tiède de sa compagne. Celui-ci ouvrit une vieille armoire et trouva les deux chandelles noires dans un sac en papier d’emballage, qui contenait aussi certains effets personnels de Rosalie. Il les alluma, les plaça chacune dans un petit bol en porcelaine rouge, la couleur de la vie, de la passion, de la force, du triomphe, de la victoire…, et il les déposa aux pieds de la morte tranquille et inoffensive. Le cadavre de Rosalie n’avait rien à voir avec « La Morte amoureuse » de Théophile Gautier. Dieufort savait que Rosalie, la décédée, n’était pas Clarimonde, la femme fantôme qui s’amusait à sucer le sang de son amoureux Romuald, dans le but de l’entraîner avec elle dans son sépulcre. Il n’avait pas peur de la dépouille de sa bien-aimée. Il parvint à contrôler le roulis de son corps troublé, pour fixer durant quelques minutes la créature inerte et sereine dans «cette  enveloppe mortelle », pour répéter à la manière de Shakespeare, sans qu’aucune larme n’exsudât par ses yeux perçants. Ensuite, il alla chercher de la farine de maïs jaune et dessina deux serpents sur le sol humide, l’un en face de l’autre, et leur queue se rencontra par le bas pour former un cœur inversé. Dans la mythologie africaine, cette représentation picturale ésotérique symbolise Saint Patrick et la Vierge de l’Immaculée Conception qui sont les protecteurs des foyers et des couples.

    Dieufort se déshabilla entièrement. Il se tint fermement debout, les yeux rouges et vifs, tel un lion persan, les poils hérissés, dressés sur ses quatre pattes, qui s’apprêtait à sauter sur une proie dans l’une des forêts denses et peuplées de l’Asie. Il enleva lentement les vêtements du macchabée qui commençait à ressembler à une voile étarquée, sans toucher à l’amulette, pareille à la sienne, qui suspendait à son cou. La température qui montait de sa chair éprouvée dégageait une chaleur comparable à la forge de Sébréus, lorsqu’elle était chauffée à blanc pour ramollir les métaux. Son dos se transforma en un espace raviné d’où serpentaient des affluents de sueur brûlante. Dieufort se mit à genoux, courba la tête et marmonna des paroles étranges, presque inaudibles. Les « esprits » de la forêt saisirent son corps. Sa chair vibra comme les cordes d’un violon. La vieille cabane craquait. On aurait dit un vieux galion louvoyant sur une mer  démontée, qui serait balayé par des rafales de vents soudains. Dieufort allongea la main et empoigna la bouteille poussiéreuse de couleur foncée qui traînait sous le vieux artisanal. Il versa trois gouttes de rhum sur la terre ferme, en but une longue gorgée, puis se servant de sa main droite comme un récipient,  bassina le corps nu de Rosalie avec le liquide brunâtre. Il tamponna, pressa vigoureusement les seins, le ventre, les cuisses de sa dulcinée dont l’âme, assurément, reposait déjà dans la demeure invisible des déités africaines vénérées par ses ancêtres… Il remit le contenant presque vide à la même place. Sa langue s’étira sous l’effet de la théomorphose frénétique. Il n’était plus Dieufort. Sa chair trempée comme des linges lessivés encore humides sursautaient nerveusement. On aurait dit un animal blessé et traqué. Dieufort était devenu tour à tour Granbwa Nago, esprit des plantes médicinales, Badè, esprit du vent, Sobo, esprit des éclairs, Loko Atissou, esprit guérisseur…

« Toi qui dors

Dans la gorge 

Du mauvais sort

Réveille-toi

Réveille-toi

D’entre les morts

Avec la magie de mon corps

Je te rends le souffle de ton corps

Par la force de son corps

Je te ressuscite parmi les morts

Corps raidissant

Corps cadavérique

Réveille-toi

Sors des ténèbres

Reviens à la lumière

Corps cadavérique

Réveille-toi

Je te rends ton âme

Par la force de son âme

Toi qui dors parmi les morts

Réveille-toi

Réveille-toi

Réveille-toi »

    Au même moment, trois corbeaux venaient se poser sur le toit de la fermette que Dieufort, aidé de ses compatriotes, avait construite pour celle qu’il épousa un 24 juin, jour de la fête de Saint-Jean le Baptiste, selon les rituels des traditions religieuses ancestrales. Le houngan leur avait passé, en même temps qu’ils enfilaient simultanément les bagues de mariage, deux amulettes avec de fausses perles multicolores au cou : symbole de prospérité, de tolérance, de solidarité, de protection, affirmait-il. Il leur avait fait avaler, à chacun, un bout de papier, qu’il avait appelé lui-même « passeport », sur lequel étaient griffonnés des signes ésotériques à l’encre rouge. Comme cela, Dieufort et Rosalie avaient reçu l’assurance de pouvoir circuler aux heures indues, avant et après minuit,  sans craindre de se faire jeter des mauvais sorts par les esprits méchants, ou même d’être dévorés par les membres des sociétés secrètes qui pratiquaient le cannibalisme et la magie. La célébration du mariage avait commencé à minuit pile. Les différents rites vaudou se succédaient tout au cours de la cérémonie afin d’inviter les « loas » à y prendre part pour la réussite sociale et économique du couple. Les mariés portaient les couleurs de Dambala, soit le bleu ciel, le vert, le blanc, la déité qui veille sur les foyers, les sources et les rivières, et étaient nu-pieds. Élianise avait beaucoup insisté pour que les exigences gastronomiques des dieux vaudou fussent prises en considération, donc satisfaites scrupuleusement. Les repas pour recevoir les invités initiés et profanes se révélaient vraiment d’une diversité riche et rigoureuse : viande de mouton, poisson, poulet, bœuf, hareng salé, chèvre, patate douce, banane plantain boucanée, clairin, rhum blanc bacardi, vodka, gâteau, riz mélangé aux haricots noirs et rouges… De quoi réellement pour l’assistance de faire bombance… Les séances de dévotion aux « loas » et les réjouissances festives qui s’en étaient suivies sans transposition durèrent jusqu’aux petites heures du matin. Dieufort n’avait jamais regretté le choix de son cœur. Rosalie non plus. Tous les deux, ils projetaient un modèle de couple modeste, mais heureux, respectueux et respecté. 

    Les croassements des lugubres créatures nocturnes faisaient frissonner d’ahurissement les paysans attroupés devant la porte principale de la demeure mortuaire. S’il fallait créditer les croyances paysannes, la présence des chouettes à une heure tardive dans un lieu habité par les humains devrait être pressentie comme le signe annonciateur, précurseur d’une tragédie indétournable. Les  villageois, toujours maintenus sous l’effet de l’obnubilation, à cause des oiseaux de malheur, commençaient sérieusement à s’inquiéter pour Dieufort. Chalvernise décida d’aller voir ce qui se passait à l’intérieur. Elle n’avait même pas eu le temps d’effectuer le premier pas que la voix gutturale d’Élianise résonnait déjà derrière elle : 

– Chalvernise, c’est la prophétie des « mystères » qui s’accomplit! Ce qui doit arriver, arrivera! Tu n’y peux rien, commère! Les esprits avaient déjà parlé. La Rosée mourra et revivra. La Rosée disparaîtra dans la mort et reviendra à la vie. Ce phénomène mystique, qui se déroule à l’instant même sous vos yeux sidérés, était écrit longtemps déjà dans le cahier de Babalu Aye, le puissant « loa » qui règne sur les maladies et sur la mort. Orunmila, dis-je, Orunmila, dieu du pardon et de la miséricorde n’abandonnera pas les enfants de La Hatte Rocher. Ogou Tonnerre dirigera le combat pour la délivrance des âmes et des corps persécutés dans la nuit des temps… Le « Prophète » avait parlé… Après la nuit des mystères et des pleurs, le soleil déploiera ses rayons sur les ténèbres de la vallée…

    La foule retint son souffle. Elle garda le silence. Elle paraissait visiblement troublée. Élianise se traîna jusqu’à sa case. Elle franchit le seuil de la porte et disparut à l’intérieur. Les trois corbeaux craillèrent encore plus fort. 

    Alcindor enveloppa la cheville d’Osiris dans une bande de tissu noir. Osiris joignit solidement ses deux mâchoires, serra les dents pour dominer la douleur. Sa tête se gonflait de pensées fatalistes. Le mot « sort », dans le sens utilisé par Marguerite Yourcenar, n’avait pas fini de déverser toute sa « valeur maléfique » sur le clan des éprouvés. Le rêve de Dürer était devenu des amulettes de malédictions suspendues au cou de chacune des filles et chacun des fils de La Rosée : « Des tombes qui tombaient et détruisaient un paysage. » Le destin malfaisant refusait d’enrouler ses partitions de maléfices pour faire cesser les incantations troublantes et néfastes. Osiris se débarrassa  de son enveloppe charnelle pour suivre les traces des nécromants jusque dans la vallée onirique du spiritisme, de l’occultisme et de l’ésotérisme. Son corps astral flottait dans le brouillard épais d’une aura de mystère. Paralysé sous le poids de son hallucination, comme dans une boule de cristal, il regardait défiler devant lui, assis sur des mottes de nuages volants, tous les disparus de La Rosée. Cependant, fait étonnant, dans le cortège mystique des ectoplasmes, nulle présence de la nouvelle défunte…! Lorsqu’Osiris se détacha de la vallée des mânes, Alcindor était déjà disparu. Sans aucun doute, il était allé se mêler à la bande des petits agriculteurs et éleveurs choqués et ébranlés, qui veillaient devant la paillote de la trépassée. 

    Les trois corbeaux recommencèrent à crailler. Les battements de leurs ailes fouettaient l’air frais et ils s’envolèrent en direction du cimetière Séraphin. C’était le nom du premier pensionnaire de l’éternité déposé à cet endroit funeste, masqué par les dragonniers. Le vieux fermier hocha la tête. Il se tourna et fit : « Enfin! » Cette interjection brève et térébrante avait fait jaillir des éclairs d’émotion dans la troposphère d’une situation de bouleversement abyssal. 

–  Ah! c’est comme ça la vie, ajouta le paysan… Nous les pauvres, nous ne sommes rien, sinon que des vers de terre insignifiants, aplatis sous les talons de la malchance…; ou tout simplement rien que des punaises de paillasson écrasées sans pitié, puis jetées au feu… C’est comme une harde dont on n’a plus besoin.  

    Alcindor acquiesça…

– Vous avez raison, père Emilio… Les gens simples ne font pas de vieux os ici-bas. Commère Rosalie nous a causé la surprise. C’est comme si je la voyais devant moi, calme, souriante, enjouée; enfin, une femme toujours de bonne humeur. Humm! Cette affaire, en vérité, n’est pas « simple ». Mourir subitement, comme une poule, sans souffrir d’aucune maladie? Ah, non!

– Oui mon garçon, commère Rosalie nous a quittés sans avoir eu le temps de dire au revoir. Elle va manquer au village… On n’entendra plus le son adoucissant de sa voix pétillante sur la grand-route les jours de marché au bourg, après l’Angélus… Dieufort paraît déjà tracassé! 

– Et encore, cela ne fait même pas trop longtemps pour la vieille Gracieuse…

– Même pas trop longtemps…!

    Emilio vissa son menton garni d’une barbiche impériale et dit :

– Ce ne peut être que le « mauvais sort », personne ne me fera croire le contraire!

    Chimène, la marchande de tabac et de clairin, souffrait de l’embonpoint. Ses seins pendaient presque sur ses genoux robustes. Sa voix masculine, grave et hésitante cassa le rythme de la conversation entre les deux hommes. 

– Moi, je ne sais pas…! Mais ce n’est pas normal, ce qui se passe ici… sur l’Habitation La Rosée. Les membres de la famille meurent les uns après les autres. Si Osiris ne va pas consulter Abilhomme à Phaéton pour conjurer le « mauvais sort » et chasser les esprits de malfaisance, tout le monde va y passer. C’est la même chose avec les Fédius. Une famille complètement décimée par la maladie : maux de tête accompagnés de vomissements, et après trois jours, c’était la mort. Ils allaient à la chapelle de père Adrien le dimanche et refusaient de faire une « sortie » pour solliciter le concours et la protection du bokor Abilhomme. Aujourd’hui, ce sont des chèvres et des cochons qui broutent l’herbe sur la ferme abandonnée, totalement dévastée… J’ai compté… Eh, oui! J’ai noté pour la Hatte Rocher un « Himalaya de cadavres » en vingt-neuf ans, dont plus d’une soixantaine pour l’Habitation La Rosée en quatorze ans seulement. La plupart d’entre eux ont clamsé à l’extérieur du village et en dehors de l’Habitation. C’est beaucoup pour une petite population rurale; c’est impensable pour une seule famille… Osiris ou Dieufort doivent mettre les « pieds dehors ». Les flammes du « pouvoir mystique » d’Élianise commencent à baisser.

    Subitement, l’écho de la voix d’Osiris cassa le fil de l’ambiance dantesque. Il voulait se joindre aux villageois pour suivre de près le déroulement des événements.

–  Quelqu’un voudrait-il me donner un coup de main

     Deux fermiers partirent le chercher dans la case où il vivait seul depuis la fin tragique de Léonise dans la rivière déchaînée et de leurs deux enfants. Les eaux en furie emportèrent les trois corps noyés vers l’océan glouton. Il n’y eut jamais de funérailles. L’inondation meurtrière dévasta les champs, détruisit les récoltes et emporta le bétail. Partout dans le village, on entendait des pleurs et des grincements de dents : une atmosphère pareille à celle de la nuit apocalyptique où Azraël, l’ange de la mort, ensanglanta et bouleversa l’Égypte pharaonique. Osiris était totalement dans la seringue. Il tenta à plusieurs reprises de s’enlever la vie. Sa sœur aînée Élianise parvenait au bout du compte à injecter dans ses veines une dose suffisante de résignation, de résilience, de courage et de réconfort.

    Dieufort restait toujours enfermé avec le cadavre de Rosalie. Ses yeux empourprés semblaient désorbités. Sa crise sibylline s’intensifia. Le possédé était sur le point de succomber aux blandices d’une nécrophilie cabalistique. La pulsion phénoménale, pathologique de la sexualité déviante, insolite, alogique, subnormale étrangla sa dignité humaine et libéra sa conscience de toutes les vertus morales. Les individus rassemblés dans la cour flottaient au gré du noroît de l’épouvante. Dieufort s’enfonça avec une fébrilité rageuse dans la chair froide et apathique. Il frotta sa bouche sur les lèvres inertes de Rosalie. Des ondes de désir parcouraient malgré tout son corps enflammé, dominé par les puissances de l’occultisme et de l’exotérisme. Il s’étendit de tout son long sur la morte et loucha de plaisir. Dehors, au même moment, les éclairs saignèrent le ciel. Les gouttes de pluie écorchèrent la terre, y creusèrent des sillons comme au passage d’un troupeau d’éléphants sauvages. Le groupe de paysans, composé de parents et de camarades, s’entassèrent sous la tonnelle de feuilles de bananiers. Un papillon vert se faufila par la fenêtre entrouverte et s’enfonça dans le front du cadavre. Rosalie sursauta et ouvrit les yeux. Son cœur reprit vie miraculeusement. Elle releva ses jambes engourdies, les écarta et Dieufort se glissa encore plus loin. Leurs râles de jouissance, étouffées par la mitraille de la pluie battante, se confondirent dans la pièce sous-éclairée.  

Robert Lodimus

Le Sang de la Prophétie(Prochain extrait : Le réveil)

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