16 janvier 2026
Comment faire une lodyans japonaise sans se fatiguer
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Comment faire une lodyans japonaise sans se fatiguer

par Castro Desroches

Je suis une créature insolite.  

     J’ai deux yeux derrière la tête et trois langues dans la bouche.

     Je lis l’avenir dans la paume de mes mains et le passé dans les cartes postales.

     Il m’arrive parfois d’être jaloux de ces déités indiennes qui ont trois bras de chaque côté.  

     La Nature, capricieuse, a été si généreuse envers elles.   

     Six bras. Je les aurais tendus (à dessein) pour faire l’amour à une langoureuse geisha. Une sainte nipponne que j’ai rencontrée par hasard à la page douze de Éroshima (un bijou littéraire de mon compatriote japonais.)

     Six bras. Si l’envie me venait de changer de décor et de corps, je pourrais effeuiller en même temps un exemplaire de Éros dans un train chinois (de mon compatriote cubain, René Dépestre.)  

     Mon intimité avec la langue japonaise se limite à très peu de mots. J’en connais trois que l’on murmure à l’enterrement : hara-kiri (suicide), kamikaze (héros suicidaire), Hiroshima (génocide nucléaire.)

     Ne vous fiez pas aux apparences. Je n’ai pas la vocation de l’amertume. Lorsque l’on vient d’une île sismique, on a tendance à retenir les mots liés au malheur. Ceci n’a rien à voir avec la phase ultime de la dés-îllusion.

     J’ai parfaitement oublié où je voulais en venir avec vous aujourd’hui.

     Quelle histoire exotique voulais-je vous raconter à voix basse ? Serait-ce Ecrit sur du ruban rose (de mon compatriote toucouleur, Carl Brouard) ?

     Comme un fromage suisse, ma cervelle a ces temps-ci des trous de mémoire. On dirait qu’une souris est passée par-là.     

     De blue cheese en fromage de chèvre, je tombe sur un livre vachement bien: Autoportrait de Paris avec chat (une autre surprise savoureuse de mon compatriote japonais.)   

     Ah ! Je me souviens maintenant. Je voulais babiller avec vous au sujet de Laferrière. L’écrivain qui fait des vagues à l’île de Montréal et sur la rive droite de la Seine. Windsor K. Laferrière, mieux connu sous son nom jwèt de Dany Laferrière.  

     Pourquoi est-il allé si près de cet Ubu tropical (le chef de bande des bandits légaux) au point d’apparaître sur photo avec lui ?

     Que cherchait-il dans cette galère d’argent liquide ? Serait-il bleu ? Serait-il puéril à ce point ?

     Windsor K. Laferrière ? Attends. J’ai comme l’impression d’avoir entendu ce nom dans une vie antérieure. Dans la vie d’avant l’à vie.

     C’était au début du mois de mai 1958. Comme un ani-mâle aquatique, je me prélassais, insouciant, dans les eaux nourricières du ventre de la mère. Je m’en souviens, comme si c’était ce matin.

     À Papadopolis, on papotait à propos du père de Laferrière.

     Kisa ? Sa w di la a ?

     Windsor Laferrière Senior. Mai 1958. Maire de Port-au-Prince révoqué par Papa Doc (pour déclarations intempestives.)  

     Excès de zèle dans la basse-cour des pintades carnivores.

     En d’autres termes, Le cri des oiseaux fous (de mon compatriote japonais.)  

     6 mai 1958. Cette grenade dans la bouche du jeune Laferrière Senior, était-ce un fruit ou une bombe ? Une bombe ! Alerte à la bombe verbale !

     1958. Windsor K. Laferrière avait accompli (oralement) le tour de force de dépasser la Pintade Suprême dans sa folie meurtrière encore dans l’œuf.  

     En mai 1958, le New York Times reporta les nouvelles ensanglantées en provenance d’Haïti. Monsieur Leblanc protesta. Papa Doc lâcha Laferrière.

     1958. C’était l’ère des bombistes. Ils avaient trouvé une voix à la barre. L’avocat du diable ? Non, la voix dure, métallique de Windsor Laferrière.

     Mais le métal se rouille. Mais la voix se rouille aussi.

     Laferrière Senior. Décédé longtemps après, à New York. Rongé par le remords. Après avoir refusé de rece-voir le fils qui portait son nom.           

     Et pourtant. 64 ans plus tard, c’est au tour de Laferrière Junior de marteler des mots mal venus en défense du gangster et maître-chanteur de la « décadanse. »  

     Du haut de sa Bastille, Monsieur de Laferrière fait la fine bouche.  Il estime que les velléités de sanctions de Monsieur Leblanc sont précipitées.  

     Vraiment ?

     Ce qui est trop peu et trop tard pour la majorité apparait à ses yeux comme un crime de lèse-majesté.

     En vertu des pouvoirs qui me sont conférés par mon statut de plumitif du dimanche, je réclame réparations !

     J’invite Laferrière à faire amende honorable.

     Que faire ?

     Ajouter un mot nouveau au dictionnaire de l’Académie française !

     Lequel ?

Martellysation : Avilissement total d’un pays, d’une nation, par la crème de la crasse. 

     Ce serait le commencement de la justice.   

     Dany Laferrière est un écrivain talentueux. C’est le moins qu’on puisse dire. C’est mon humble avis de monsieur tout le monde. Là où le bât blesse chez lui, c’est l’absence totale d’état d’âme.

     Il y a ceux qui le présentent comme un vendu, comme un esclave à talent.   Moi, je ne suis pas avec eux.

     Pas encore en tout cas.       

     Dany Laferrière vient de rater deux occasions en or de briller par son silence.    A Montréal, puis à Paris.       

     Il se trompe de bonne foi.

     Quand on est une citadelle, on a parfois le vertige. On perd le nord. On est dans les nuages.   

     Monsieur de Laferrière vit à Paris, mais il ne faudrait pas qu’il devienne un paria dans la communauté haïtienne.

     Il ne faudrait pas qu’il devienne un Japonais insensible aux atrocités commises contre sa terre natale. Hiroshima et Nagasaki, c’est Haïti aussi.

     Ce serait plus sage pour Dany de rester en pyjama, d’éviter de tomber dans les phrases creuses à la défense de l’indéfendable.

     C’est le vœu que je forme pour lui à l’occasion des fêtes de faim d’année. 

     Je dis ceci en toute sincérité. Parce que je suis d’abord un lecteur.

     Car je ne vis pas seulement de vin, d’amour et d’eau fraîche, mais de toute parole qui sort de la plume de Laferrière.          

Castro Desroches

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