« Créole Blues », un roman polyvocal sur les terres enneigées du Québec

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Entrevue exclusive

Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue

Montréal, le 7 décembre 2022

Sur les terres vêtues de neige au Québec, de Pointe-Calumet à Chibougamau, de l’Abitibi au Saguenay-Lac‑Saint‑Jean, il n’est pas rare d’entendre parler créole au détour d’une rue… Dans les couloirs d’une école secondaire de Montréal comme dans une épicerie desservant des locuteurs du créole à Montréal-Nord, le créole poursuit sa lente mais sûre entreprise de métissage sur plusieurs registres, de l’univers symbolique à celui des mutations langagières. Le vénérable quotidien montréalais Le Devoir s’en est fait récemment l’écho dans un article de la série « Le français sous influence » daté du 20 août 2022 et dont le titre est « Un français appelé à évoluer à Montréal ». L’auteure de l’article, Sarah Rahmouni, note de manière tout à fait pertinente combien le créole haïtien arpente différents lieux de vie : « On les entend dans la rue, dans le métro ou sur les bancs d’école depuis plusieurs années : des mots provenant du créole haïtien et de l’arabe maghrébin se sont peu à peu ajoutés à l’argot de Montréal, venant bouleverser la traditionnelle dichotomie entre le français et l’anglais. Le créole s’est particulièrement imposé dans la métropole au fil des années. Des termes comme lakay (« maison »), kòb (« argent »), frekan (« irrespectueux ») ou encore moun (« personne », mais désigne souvent une « femme » dans l’argot), pour n’en nommer que quelques-uns, se sont graduellement intégrés dans le langage courant ». Le phénomène de la migration du créole dans la sphère culturelle et dans le tissu démographique du Québec semble donc accompagner celle des sujets parlants en provenance d’Haïti. En témoigne le mémorable spectacle de musique savante haïtienne offert à Montréal le 17 novembre 2004 par la SRDMH, (la Société de recherche et de diffusion de la musique haïtienne). Le programme comportait deux œuvres en créole : « Papa nou »(Pater Noster) d’Émile Desamours et « Trois folklores »de Werner Jaegerhuber, deux réputés compositeurs haïtiens. En plus de la grande qualité des prestations, l’une des choses les plus remarquées du public a été de voir de jeunes Québécois francophones interpréter en créole des œuvres du répertoire musical classique haïtien.

Comment faut-il comprendre cette imprégnation du créole dans la société québécoise ? S’il s’agit d’une significative mutation langagière comme le laisse entendre Wim Remysen, professeur de linguistique à l’Université de Sherbrooke, pareille mutation est-elle observable dans la fiction littéraire québécoise contemporaine ? Pour répondre à ce type de question, Le National est allé à la rencontre de Jean-Marc Beausoleil, auteur du roman « Créole Blues » paru à Montréal en 2022 aux Éditions Somme toute. Entrevue exclusive avec le linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol.

Dans une étude d’une grande amplitude analytique, « Haïti-en-Québec / Notes pour une histoire », Lionel Icart, philosophe et enseignant montréalais d’origine haïtienne, rappelle de manière fort pertinente que la migration haïtienne au Québec ne remonte pas à 1937, date de l’établissement des relations diplomatiques entre le Canada et Haïti. « On s’accorde généralement pour faire remonter la présence d’une communauté haïtienne au Canada au milieu des années 1960 (Dejean 1978 ; Pégram 2005). Cette communauté s’est naturellement intégrée à la société québécoise francophone parce qu’elle avait, avec celle-ci, la langue en partage. Cependant, les relations entre le Québec et Haïti remontent à la période coloniale, quand le Canada et Haïti étaient des possessions françaises ou britanniques (Mathieu 1981 ; Havard et Vidal 2003). » (« Haïti-en-Québec / Notes pour une histoire », revue Ethnologies, volume 28, numéro 1, 2006, p. 45–79.)

La diversité ethnoculturelle est une donnée importante de l’histoire des migrations qui ont façonné le tissu démographique du Canada moderne. Selon Statistiques Canada, plus de 200 origines ethniques ont été déclarées lors de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011. En 2011, 13 groupes d’origines ethniques différentes ont franchi la barre du million. C’est dans ce contexte général qu’a évolué au cours des ans la migration haïtienne au Canada et principalement au Québec.

Selon les données mises à jour de Statistiques Québec, la Belle Province canadienne compte 8 650 692habitants en 2022 et 1 649 519 personnes, parmi lesquelles des individus originaires d’une centaine de pays différents, habitent la région métropolitaine de Montréal (recensement de 2011). La Direction de la recherche du ministère de l’Immigration, de la francisation et de l’intégration du Québec estime qu’en 2016 la population immigrée résidant dans la région de Montréal était de 644 680 (34,0 %) sur une population totale de 1 894 955 personnes pour la région. Ces personnes immigrées proviennent principalement des pays suivants : 7,8 % d’Haïti, 6,1 % d’Italie, 5,9 % de la France, 5,8 % du Maroc et 4,8 % de la Chine.

Les données démographiques relatives aux Haïtiens ayant émigré au Canada sont fort instructives. « Selon le dernier recensement (2016) de Statistique Canada, on dénombre 165 095 Haïtiens et Haïtiennes au Canada, dont un peu plus de 86 % habitent au Québec.

Jusqu’à la fin des années 1960, la communauté haïtienne est peu nombreuse au Canada. En 1968, celle-ci représente 0,25 % des immigrants et immigrantes reçu(e)s dans le pays. 93 % d’entre eux choisissent le Québec. Cette province est une destination de choix étant donné l’usage du français et l’importance du catholicisme. Au début des années 1970, l’immigration haïtienne augmente de façon exponentielle. Au Québec, en 1973 et 1974, cette immigration occupe la première place parmi tous les groupes migratoires reçus dans la province. Par rapport à la première cohorte des années 1960, ces immigrants et ces immigrantes sont en moyenne beaucoup plus jeunes, mais aussi moins diplômé(e)s. Dans un premier temps, ils et elles occupent des emplois sous-payés et doivent faire face au racisme et à la discrimination » (Alain Saint-Victor, « Communauté haïtienne au Canada », article paru dans L’Encyclopédie canadienne le 5 août 2021).

La langue créole et la culture haïtienne sont donc présentes sur plusieurs registres au Québec et la littérature en témoigne. Ainsi en est-il du romancier Pierre Nepveu, auteur de « L’hiver de Mira Christophe » (Éditions Boréal, 1986). Ce premier roman de l’un des plus rigoureux décrypteurs de l’œuvre du poète québécois Gaston Miron a introduit la mémoire migrante haïtienne contemporaine dans la trame romanesque d’une œuvre « pure laine crépue » (voir Robert Berrouët-Oriol, « Écritures migrantes et métisses au Québec », communication présentée au Congrès annuel de l’ACFAS, Université Laval, Québec, mai, 1990).

Pour sa part, Jean-Marc Beausoleil, ancien journaliste, professeur de littérature au collégial et romancier, est l’auteur du roman « Créole Blues » que les Éditions Somme présentent comme « le grand roman choral de la diaspora haïtienne »…

Robert Berrouët-Oriol (RBO) – Jean-Marc Beausoleil, la quatrième de couverture du roman « Créole Blues » précise que vous êtes « pionnier au Québec de la « creative non-fiction ». Les spécialistes traduisent en français l’expression « creative non-fiction » par « non-fiction narrative » ou « non-fiction romancée ». Voulez-vous brièvement expliquer aux lecteurs de cette entrevue ce que vous entendez par « creative non-fiction » ? Est-ce une manière romancée de décrire la réalité ? Est-ce un projet esthétique d’ensemble ?

Jean-Marc Beausoleil (JMB) – Oui, on peut parler d’un projet esthétique d’ensemble.  J’ai d’abord commencé à écrire dans des journaux étudiants.  Puis, j’ai travaillé comme journaliste.  Certains des chapitres de mon premier roman étaient en fait des reportages que j’avais déjà publiés dans des magazines. Un de mes livres les plus réussis, « Joie decombat », suit de près l’histoire de gens qui ont réellement été expropriés.  Ainsi, j’aime dire que j’ai publié des romans bien documentés ou des reportages qui se lisent comme des romans, ce que j’appelle des « reportages littéraires ». Ce sont deux types de livres différents, mais qui se ressemblent.  Dans la seconde catégorie, je place, par exemple, ma biographie du militant Marc Boris St-Maurice et aussi « Créole blues ».  Dans ces cas, j’utilise des techniques typiques du roman pour raconter des histoires vraies.  Par exemple, j’utilise le dialogue, la tension narrative, l’accumulation de détails, comme dans un roman, mais pour raconter des événements réels, entre autres à partir de témoignages que je recueille ou de documents que je consulte.  Alors qu’un livre comme « Joie de combat » est une œuvre de fiction, mais inspirée de la réalité.  Ce n’est pas la même chose.

RBO – Votre œuvre littéraire est variée et comprend plusieurs titres, notamment « Blanc Bonsoir » (Éditions Triptyque, 2011) dont l’action se déroule en Haïti. Au fil de votre mémoire, à quel moment êtes-vous « entré en littérature » ? Quelle était au départ votre principale motivation littéraire ?

JMB – Même si j’écris depuis que je suis très jeune, j’ai d’abord rêvé d’être un chanteur rock (David Bowie) ou un comédien (Al Pacino)…  Au risque de me répéter, je crois que le journalisme étudiant a joué un grand rôle dans ma vocation.  Est venu un temps dans ma vie où je n’avais plus rien, que les livres et l’écriture.  Pour dire la vérité, je crois que c’est l’écriture qui m’a choisi, une fois que la musique et la scène m’avaient rejeté.  Elle devait considérer que je faisais de beaux restes…

RBO – Le roman « Créole Blues » comprend 13 chapitres et chacun d’entre eux comporte un titre évocateur : « À qui le pays ? » (p. 43) ; « Premier policier Noir à Montréal » (p. 55) ; « La leçon d’Haïti » (p. 107), etc. En guise de présentation de « Créole Blues », vous écrivez à la page 7 que « Toutes les histoires qui suivent, à l’exception de certains noms, sont vraies. Elles ont été enregistrées, puis rédigées pendant le premier et le deuxième confinement de la pandémie de 2020 ». Plutôt que de faire de la compilation des témoignages enregistrés un livre de sociologie urbaine, vous en avez fait un récit romancé. Comment expliquez-vous un tel choix ? Comment s’est-effectué, dans votre démarche de romancier, le passage, la mutation entre la compilation de témoignages enregistrés et la fiction romanesque ?

JMB – Il n’y a pas de « fiction » dans « Créole blues ».  Toutes les histoires sont vraies.  J’ai un peu brodé dans le cas de Baudelaire, mais c’est tout.  Toutes les autres histoires sont extrêmement fidèles à ce que les gens m’ont raconté.  Et les témoignages concordent.  J’ai beaucoup souffert de solitude pendant les confinements liés à la pandémie.  J’avais besoin d’écrire.  Dans un moment de grande vulnérabilité, j’ai trouvé Haïti à l’intérieur de moi comme un soleil intime, un sujet potentiel qui pourrait sans aucun doute alimenter ma manie de scribouiller. Il s’agit quand même d’un pays où j’ai vécu un an, après mes études.  J’avais déjà complété quatre livres du type « reportage littéraire ».  Ce format me semblait parfait pour parler de la réalité haïtienne.  J’ai écrit à Stanley Péan, que je connaissais entre autres parce qu’il m’a invité à son émission de radio, pour discuter de mon livre au sujet du musicien d’origine haïtienne Jelly Roll Morton, Docteur Jazz.  Stanley m’a donné l’adresse courriel de Dany Laferrière qui, lui, m’a proposé d’aller rencontrer Frantz Voltaire.  L’enquête à la base de mon livre a commencé dans les bureaux du CIDIHCA. 

RBO – Vous êtes à la fois professeur de littérature et romancier, ce qui vous situe certainement sur un registre privilégié dans l’art de construire une architecture romanesque. De ce point de vue, quelles sont selon vous les principales caractéristiques romanesques de « Créole Blues » ?

JMB – En plus des dialogues, de la reconstruction par scènes et de la tension narrative (le suspense) dont j’ai déjà parlé, je crois que l’émotion est un élément important.  Dans certains chapitres, plusieurs personnes racontent un même événement auquel elles ont participé d’une manière ou d’une autre.  Nourrie par cette multiplicité de points de vue, l’histoire racontée prend du volume et devient quelque chose comme un souvenir authentique ou une réalité virtuelle pour le lecteur qui, dans la majorité des cas, ne dispose pas d’autant d’information au sujet de sa propre vie.  Je crois que la multiplication des voix, l’effet choral, agit directement sur le système nerveux.  Et le fait de se dire : « Wow!  Tout cela est vrai ? ! »  En tout cas, c’est la théorie.  À chaque lecteur et à chaque lectrice de décider si ça fonctionne ou pas. 

RBO – Au chapitre « Des tigres en chasse » (p. 71 à 83), vous élaborez un bref historique de la migration haïtienne au Québec à partir du déchiffrage du parcours de Frantz Voltaire, « spécialiste en sociologie historique » et « quelque chose comme un gardien de la mémoire d’Haïti au Québec ». Dans ce chapitre fort intéressant, vous arpentez des séquences historiques diverses telles que la traite négrière et le système esclavagiste, la configuration sociologique de la communauté haïtienne du Québec, le Vodou, la révolution haïtienne… En quoi le rappel de ces séquences historiques, au creux de leur « mécanique factuelle », constitue-t-il une trame romanesque dans « Créole Blues » ?

JMB – J’avais l’impression que de discuter avec Voltaire (c’est pas tout le monde qui discute avec Voltaire pour préparer son livre, hein !) me permettait d’obtenir quelque chose comme une vue panoramique de la communauté haïtienne.  En rappelant les débuts difficiles de ce pays, en partant de la révolution pour survoler l’histoire au moins jusqu’au tremblement de terre en 2010, j’espérais donner une vue d’ensemble dans laquelle chacune des histoires individuelles que je racontais venait se placer.  Mon fils est né le lendemain matin du tremblement de terre, un peu comme si les ondes sismiques avaient provoqué l’accouchement.  C’est difficile à expliquer, mais cette coïncidence est importante pour moi.  Aussi, dans mon cours de littérature, je raconte la Révolution française, celle de 1789, à mes étudiants.  Je me suis donc surpris à leur parler, par vidéo conférence car nous ne pouvions aller en classe, du livre de Voltaire (Frantz) en même temps que je parlais des livres de Voltaire (François Arouet).  Tout cela m’habitait et m’occupait alors que j’étais seul et isolé pendant les confinements.  Le livre à écrire, les livres à lire, les cours à donner, tous ces mots ont créé un tourbillon que j’ai appelé « Créole blues ».  Du coup, je vivais par procuration mon rêve d’être un chanteur !

RBO – Votre éditeur, les Éditions Somme toute, proclame en quatrième de couverture que « Créole Blues » est « le grand roman choral de la diaspora haïtienne ». Un tel étiquetage publicitaire peut paraître dithyrambique aux lecteurs. Était-ce votre projet en écrivant ce livre ?

JMB – Je n’ai jamais demandé à ce que je lis autre chose que le vertige…  Et c’est pareil quand j’écris.  Je sers mon sujet au meilleur de mes capacités.  Au minimum, j’espère avoir démontré, à ceux qui pourraient encore en douter, qu’Haïti est une pépinière d’histoires absolument formidables. 

RBO – Au cours des années 1960 et par la suite, l’avant-garde littéraire québécoise a tissé des liens fructueux avec les écrivains haïtiens, romanciers comme poètes (Anthony Phelps, Émile Ollivier, Serge Legagneur, Roland Morisseau, Gérard Étienne, Marie-Célie Agnant, Stéphane Martelly, Jan J. Dominique, Stanley Péan, Joël Des Rosiers, Frantz Benjamin, Gary Klang, Lenous Surprice, Rodney Saint-Éloi, Dany Laferrière, etc.). Et plusieurs maisons d’édition montréalaises publient depuis plusieurs années les œuvres d’écrivains originaires d’Haïti. Quel regard portez-vous sur l’œuvre de ces écrivains venus d’Haïti et profondément attachés au Québec ?

JMB – J’ai lu, entre autres, des livres d’Anthony Phelps, de Rodney Saint-Éloi, d’Émile Olivier, de Stanley Péan et de Joël Desrosiers.  J’ai eu le bonheur de rencontrer Péan et Desrosiers à quelques reprises.  Mais l’écrivain d’origine haïtienne qui a eu le plus d’influence sur moi et sans contredit Dany Laferrière.  J’ai étudié avec attention les dix livres qui composent son « Autobiographie américaine » de « Comment faire l’amour » à « Le cri des oiseaux fous ».  J’avais l’impression que Laferrière me ressemblait plus que bien des auteurs québécois.  Comme moi, il lisait des Américains, Bukowski, Miller, Mailer.  Comme moi, son écriture flirtait avec l’autobiographie et avec le réel.  Sa manière de découper ses livres en courts chapitres a influencé ma biographie de l’artiste Zïlon, « La marque de Zïlon ».  Mon « Blanc Bonsoir » se voulait quelque chose comme la réponse à Vieux Os, un Haïtien qui découvre Montréal : sauf que moi, j’étais un Québécois qui découvrait Port-au-Prince !

RBO – Jean-Marc Beausoleil, merci d’avoir aimablement répondu aux questions du National.

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