VIENT DE PARAÎTRE
Lumière Rouge de Leslie JR Péan
Mardi 11 mai 2021 ((rezonodwes.com))– J’étais absent au moment de sa conception, mais j’ai pu voir avec plaisir, patience et espoir ce roman grandir comme un oncle regarde et observe son neveu passer de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte. Aujourd’hui il se détache de son père-auteur Leslie Péan pour se présenter à vous. Je ne serai pas le seul à vous inviter à le lire. Tous ceux qui comme moi l’auront eu en mains inviteront leurs amis et connaissances à le lire et à le faire lire par leurs enfants afin que ceux-ci n’oublient jamais que tout a commencé un jour qui a été long et qui dure encore.
Pour que leurs enfants et les nôtres découvrent dans leurs recherches, leurs conversations, leurs questions aux aînés qu’il y a eu un avant ce jour et qu’il peut y avoir un après, qu’ils peuvent faire qu’il y ait un après. Notre devoir à nous –Leslie Péan s’est imposé ce devoir et l’a rempli avec talent et conviction– est de leur raconter comment a commencé ce jour qu’ils vivent encore dans l’angoisse et à leur décrire ce qu’il y a eu avant. Ils sauront comment faire l’après.
Le livre s’appelle Lumière Rouge. Ne laissez pas le titre vous laisser croire qu’il s’agit d’une lumière qui est rouge, mais qui aurait pu être bleue, verte ou de n’importe quelle couleur. Il s’agit de « Lumière Rouge » (majuscule, majuscule), d’un moment de notre histoire, d’une réalité historique devenue l’être du pays, devenue la fondation même de nos rapports interindividuels, devenue notre essence d’individus hypnotisés par le regard perçant de la dictature qui nous a vidés de notre haïtianité combative, de notre liberté. Ce roman doit entrer dans les soubassements de notre être de prisonniers, ou plutôt nous devons entrer dans les soubassements de notre être grâce à ce roman pour en sortir libérés.
L’histoire de ce roman, c’est un peu aussi celle de ma vie, de la vie de tous les Capois et des gens du Nord qui se sont enorgueillis pendant des générations de vivre dans une ville propre à tous égards, propre moralement, propre politiquement, propre par la fluidité de la communication sociale entre les différentes couches et les différentes classes qui se sont toujours reconnues depuis 1804, et même bien avant, co-responsables du destin de la communauté. L’histoire de ce roman c’est aussi la vôtre et celle de tous les Haïtiens car c’est celle d’une tentative réussie d’amener d’honnêtes, de paisibles, de laborieux citoyens à accepter que des voisins et même certains notables jusqu’à hier respectés dans leurs villes à sombrer dans la criminalité et le vice pour consolider la dictature de François Duvalier.
René Péan a été assassiné en plein midi le 16 février 1965 au Champ de Mars du Cap-Haïtien, en ce lieu même où 172 ans plus tôt en 1793 Toussaint Louverture avait proclamé l’abolition de l’esclavage. Depuis 1793 les citoyens de notre pays, et tous ceux qui s’y trouvent, citoyens ou pas car la liberté est universelle, ne devaient plus être des esclaves, c’est-à-dire des êtres humains soumis à la puissance d’autrui sans pouvoir affirmer leur humanité. Or vivre en dictature, c’est vivre en esclavage, et si la liberté des uns réclame celle des autres, l’esclavage de l’un est aussi celui de nous tous. Ne nous imaginons pas que le 7 février 1986 la dictature s’est miraculeusement évaporée.
Nous vivons en dictature, donc en esclavage en 2021, comme en 1990, comme en 1957 et nous continuerons à vivre en esclavage tant que nous n’aurons pas compris que le discours mille fois répété des esclaves de Saint-Domingue entre le 14 août 1791 et le 18 novembre 1803 est que la liberté ne se donne pas mais se conquiert dans une longue et dure marche de libération. Ils nous l’ont dit et répété : la liberté est fille de la libération, donc de la lutte. En 1793 Toussaint n’a pas dit aux désormais anciens esclaves qu’il leur donnait la liberté mais qu’il proclamait la fin de l’esclavage.
Cette proclamation ne devait être que le baptême civil, après le baptême religieux célébré par Boukman trois ans auparavant, de la guerre de libération que nous devons appeler Guerre de l’Indépendance. La distribution des armes faite par Toussaint ce jour-là a inauguré une autre phase de cette guerre que nous pensions avoir conclue à Vertières, mais que nous allons devoir reprendre pour libérer René Péan et toutes les autres victimes des dictatures restées esclaves malgré la mort tant que nous le serons sur terre.
En assassinant René Péan pour s’affirmer maîtres des gens, des biens et des lieux, Duvalier, ses lieutenants et leurs successeurs pseudo démocrates ou gangsters nous ont tous assassinés et continuent à le faire. Nous avons été assassinés en même temps que René Péan. Notre seule consolation est que, pour avoir appris la leçon de Toussaint Louverture, il est resté digne jusqu’à la fin malgré la torture et les humiliations. Nous avons été et sommes aujourd’hui encore comme Thérèse victimes de harcèlements incessants et comme elle nous n’allons pas céder malgré les chantages et les menaces car c’est ce que nous ont toujours demandé de faire ceux qui, des premiers marrons jusqu’aux guerriers de Vertières, nous ont laissé ce pays, ont fait de nous des Haïtiens, des semeurs de liberté.
Ce roman est un acte d’amour d’un neveu à son oncle et à sa tante. C’est un acte de solidarité envers tous ceux qui ont été assassinés par nos dictateurs et leurs lieutenants. Leslie Péan a pensé à eux en l’écrivant, et je pense à Antoine (Tony) Piquion mitraillé le 7 février 1965, à peine 9 jours avant l’exécution de René Péan et à la jeune et brillante Mireille Durocher Bertin mitraillée elle aussi en pleine rue le 28 mars 1995, 30 ans après Tony et René. Il faut croire qu’entre-temps rien n’avait changé. Au contraire.
Mais Leslie Péan a aussi pensé à nous, et il a surtout pensé aux jeunes qui doivent savoir ce qui s’est passé et comment ça s’est passé. En leur donnant ainsi la possibilité de comparer le présent au passé, il leur donne des outils de réflexions et d’actions pour qu’ils préparent à notre pays un avenir différent de son présent d’aujourd’hui, de son passé d’hier, un avenir qui retrouve pour l’améliorer le passé d’avant-hier, peut-être chaotique, turbulent, imparfait, mais qui restera, quoi qu’en disent nos détracteurs intéressés, ce grand pays père et mère de la liberté et des droits de l’homme, père et mère de la sacralisation du corps de l’être humain; père et mère de la négritude; père et mère de la solidarité intercontinentale, ce grand pays auquel la Libye, Israël, la Grèce et d’autres doivent d’avoir un drapeau.
Si Leslie Péan s’est servi de la mort de son oncle pour nous rappeler qui nous avons été, nous qui avons vécu en d’autres temps, et pour inviter nos jeunes à croire qu’ils peuvent faire de notre pays une terre humaine, à travailler et à se battre pour y arriver, nous continuerons certainement à pleurer René, nous qui l’avons personnellement connu, mais nous et tous les lecteurs de Lumière Rouge pourrons dire que les pages du roman auront servi à quelque chose.
Henri Piquion
5 mai 2021

