15 janvier 2026
Le kidnappé et les autres
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Le kidnappé et les autres

par Jeff Mackenley GARCON

Lundi 8 mars 2021 ((rezonodwes.com))– Je me rappelle que le ciel s’était assombri ce matin-là. Comme si la nature voulait m’avertir de ne pas sortir.  Mais je n’avais guère le choix. Le boulot m’attendait.

Fidèle au rendez-vous, mon ami Kervens, sourire aux lèvres, à bord de sa Toyota RAV4 (véhicule à la mode au sein de la dite classe moyenne), était passé me prendre. Tout de suite, les conversations habituelles se sont enclenchées.

On parlait de tout et de rien. De femmes, de Barcelone, de Paris Saint-Germain, du prince à New York 2, d’élections, de référendum, de dictature… Les éclats de rire s’envolaient à mesure qu’on parlait d’Haïti. «Bro, ou konnen m poko janm fin peye machin sa », me lançait-il. Ces propos m’ont laissé sans mots. C’était inimaginable.

Comment un fonctionnaire d’État, en poste depuis bientôt 15 ans, puisse être dans l’incapacité de s’offrir une voiture ?

Je m’apprêtais à lui remonter le moral lorsque, soudain, un véhicule, sortant de nulle part, a décidé de nous barrer la route. Six hommes, cagoulés, armés jusqu’aux dents, ont surgi. «Descendez de la voiture si vous voulez vivre », ont-ils crié à haute voix. Ils m’ont embarqué. Je savais que j’étais foutu. 

On a roulé pendant environ 40 minutes sans être inquiété par le moindre contrôle routier. Nous étions quasi invisibles. Tout comme les patrouilles de police. Chaque seconde passée aux côtés de ses jeunes hommes me semblait interminable. Je transpirais alors que cette voiture, aux vitres teintées, était climatisée.

Arrivé à destination, ni le modèle du véhicule de transport, ni les armes automatiques des ravisseurs ne cadrent avec l’environnement. La misère est à vue d’œil. Paradoxe !

Des maisonnettes superposées, une longue file de gallon jaune en attente d’eau, des latrines à volonté dégageant une odeur noséanbondes… Aucun doute, je me trouve dans un quartier populaire. Ces genres d’endroit où l’État est aux abonnés absents. Là où les bandits font la loi, leur loi.

Enfants, jeunes et vieux se bousculent pour me voir. Je suis la nouvelle star du cirque.  Visiblement, ils ne sont pas à leur premier spectacle. Quant à moi, seule la fin me préoccupe.

Mes proches sont contactés à répétition. Bizarrement, aucune des conversations où il eut mention d’enlèvement, de rançon, d’assassinat, de lieu de rendez-vous pour apporter l’argent ne semblent éveiller la curiosité des compagnies téléphoniques de la place. Elles sont sans doute occupées à arnaquer les clients. 

-Wap bay 500 mil dola vèt
-nou pa gen tout sa non. Tanpri,50 mil pap bon?

Je suis passé d’un statut d’être humain à celui de marchandise.

Je me demande si mon enlèvement fait la une des journaux ou est-ce-que les journalistes continuent dans leur buzzisme? Que fait actuellement la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ) ? Où est le Conseil National de la Police Nationale (CSPN) ? A quand le premier démantèlement d’un réseau de kidnapping? Y-a-t-il des protestations exigeant ma libération ? Qui osera apporter la rançon ? Vais-je m’en sortir vivant ?

Ah! Mes fameuses questions.

Mais au fait, où est passé Kervens, mon bon ami ? C’est maintenant que, au beau milieu de cet enfer, je me rappelle avoir entendu trois coups de feu lorsque je descendais de la RAV4.

jeffmacken10@gmail.com
Jeff Mackenley GARCON
journaliste, étudiant en histoire à l’IERAH/ISERSS de l’Université d’État d’Haïti (UEH).

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