L’exode ou la reconstruction: les sinistrés haïtiens s’imaginent un avenir

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Par Amelie BARON
Roche-à-Bateau (Haïti), 19 oct 2016 (Rezonodwes/AFP) – Le bord de mer était paradisiaque, l’ouragan Matthew l’a transformé en un cimetière de cocotiers sans une maison intacte: devant l’ampleur des destructions, les sinistrés de Chabet, dans la commune haïtienne de Roche-à-Bateau, oscillent entre abandonner la zone ou repartir à zéro.
Hilaire Servilius tourne en rond sur ce qui était il y a encore quelques jours une plage de sable fin: au milieu des  cailloux charriés par l’exceptionnelle marée montante causée par Matthew, l’homme cherche, en vain, du réseau téléphonique.




« La zone est désolée. Il ne reste plus rien du tout: on n’a même plus de vêtements pour se changer », s’excuse l’homme de 55 ans, sa chemise ouverte, déchirée à l’épaule.
« Je suis né ici, j’y ai passé toute ma vie mais je n’ai plus qu’à partir », regrette-il en montrant l’endroit désert où se trouvait sa maison, emportée par l’océan.
Reconstruire un logement, replanter des bananiers, il ne veut pas y penser: « je devrais recommencer tout le travail? Mais on ne sait pas ce qui pourrait encore se passer alors pour quoi faire? » s’interroge l’homme sans attendre de réponse.
Résigné à l’exode en ville, Hilaire Servilius survit malgré tout depuis deux semaines sous une simple bâche plastique: il n’a pas un sou pour payer quelque mode de transport qui le ferait quitter Chabet.
« Si je trouve quelqu’un qui m’aide à me déplacer, je dirais +Merci Bon Dieu+ car ça serait son plan », sourit Hilaire en levant un doigt au ciel.




– ‘Plus que la faim dans mon ventre’ –
De l’autre côté de la route qui longe la côte ravagée, les dégâts sont tout aussi considérables. La mer s’est depuis retirée mais a tout emporté sur son passage.
A 75 ans, Abraham Roudilhomme se souvient du passage de plusieurs cyclones sur son village, mais jamais il n’avait vu une telle catastrophe.
La petite vallée où il vivait est devenue un marécage jonché de troncs de cocotiers et de bananiers. Seules les tombes, solidement construites en béton, ont résisté aux éléments.
« J’ai un fils à Port-au-Prince, il est venu me voir la semaine dernière. Il m’a dit qu’il allait revenir: s’il vient me chercher, je repartirais avec lui », raconte-t-il d’une faible voix.
« J’ai plus d’espoir, j’ai plus rien du tout du tout. J’ai que la faim dans mon ventre qui me fait mal », soupire Abraham.
En contrebas, Jules Sima slalome entre les branches à terre, au guidon de sa moto. Chaque jour, il parcourt les 45 kilomètres, depuis la ville des Cayes où il habite, pour venir auprès de ses proches que l’ouragan a laissés sans
rien.
Jules s’est persuadé qu’il va pouvoir reconstruire les maisons de son père et de sa soeur.




– ‘On ne désespère pas’ –

« Hier, j’ai acheté quelques barres de fer et je vais retourner aux Cayes et réfléchir à comment je peux faire pour trouver du ciment, des tôles, puis je vais revenir pour continuer à planifier la construction d’une nouvelle
maison », explique l’homme de 44 ans.
Il se refuse à voir son père de 92 ans partir vivre en ville et s’est mis en tête de lui offrir un logement sûr, cette fois davantage sur les hauteurs.
Mais son maigre salaire de surveillant d’école ne lui permet pas de lancer dès à présent les travaux.
« Il n’y a nulle part où on va m’accorder un vrai prêt donc je n’ai que les usuriers à contacter, chez qui on emprunte par tranches mais avec vraiment beaucoup de frais », soupire-t-il.
« Je vais aller frapper à toutes les portes et vais faire des sacrifices: c’est ma stratégie pour sauver mes proches », sourit-il confiant.
Le casque de moto à son coude, Jules répète à son père de jeter les enveloppes vides qui sèchent inutilement sur une table bancale, l’un des rares meubles qui trainent encore sur la dalle: c’est tout ce qu’il reste de la maison de trois pièces.
Repartir de zéro dans ce théâtre d’arbres morts ne l’effraie pas.    « J’ai espoir: le Bon Dieu ne peut pas nous abandonner. Et aussi on a un proverbe qui dit +toutan tèt poko koupe, li espere pote chapo+ (« tant qu’une
tête n’est pas coupée, elle peut espérer porter un chapeau » en créole). On ne désespère pas », répète-t-il en cherchant autant à convaincre sa famille qu’à se convaincre lui-même.
amb/faa

photo : Minustah

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