Nous sommes vendredi 6 février 2026. À midi précis, les cloches de la chapelle catholique de Trou-Coucou se mettent à vibrer dans l’air limpide. Leur écho se mêle au ballet des touterelles, des pipirites, des rossignols et des colombes qui fendent le ciel, fuyant les malfinis, avant de se réfugier dans les fleurs chou-black, tournesol et ylang-ylang des lakou. Plus bas, les ouanga nègès virevoltent sans relâche, couvrant de leurs trajectoires nerveuses les cris stridents des cigales. Le jour est radieux, un soleil doux embrasse la terre, caresse une pluie fine, telle une bénédiction. Sur la cime du morne Kankan, qui domine la petite localité, un arc-en-ciel se déploie lentement. Il redessine le ciel, boit à la source sacrée de Danwezo, se gorge de lumière, puis s’avance vers Lenglensou et Kouzen Zaka, où, dans la lenteur rituelle du temps, il allume sa pipe. Saisis par la beauté de l’instant, les habitants interrompent leurs gestes, suspendent le temps et contemplent en silence ce spectacle rare, presque sacré.
Aucun d’eux, ne semble se souvenir que le lendemain 7 février, scellera un sacrilège politique majeur. Celui d’un groupe d’Haïtiens, porté au sommet de l’État par l’avidité et la médiocrité de politiciens sans scrupules, qui auront infligé au pays la gestion présidentielle la plus désastreuse, la plus vide de sens et la plus destructrice de toute son histoire nationale.
Parallèlement, à la Villa d’Accueil, une tout autre réalité tient le pays en apnée. Les autorités décrètent la cessation de toutes les activités, sans limites territoriales, feignant d’ignorer qu’une partie substantielle du territoire échappe déjà à tout contrôle et relève exclusivement des gangs-milices. Les rivalités entre factions du pouvoir alimentent une peur diffuse, surmontée par une panique qui menace de tout submerger. Le gouvernement, déboussolé et à court de réponses, exhibe alors le réflexe classique de tout pouvoir traqué. La DCPJ est instrumentalisée, détournée de sa mission républicaine et progressivement transformée en force de coercition politique, une version contemporaine et décomplexée du corps des Tontons macoutes de François Duvalier.
Une mise en scène grossière est alors orchestrée. Des avis de recherche circulent massivement sur les réseaux sociaux, ciblant des proches de l’un des neuf présidents déchus, dans une tentative d’intimidation à peine voilée. La manœuvre est ancienne, connue, cynique : « kite bourik pou bat makout ». Une fiction commode se met en place, le pouvoir se raconte en victime assiégée, se drape dans l’urgence sécuritaire et ouvre la voie à une purge. La DCPJ applique une violence froide, méthodique transforme ainsi l’ordre juridique en policier.
- Pouvoir en toc
1986 a chassé un dictateur ; 2026 démontre que le système n’a jamais été jugé. Quarante ans auparavant, le peuple, bien que manipulé et instrumentalisé, s’engageait activement dans le renversement du pouvoir. Le 7 février 1986, dans un ordre politique qui se croyait éternel, s’exprima la pression cumulative d’un peuple épuisé, en colère et déterminé à reprendre la parole. Des rues de Port-au-Prince aux villes de province, la contestation, longtemps fragmentée et contenue, devint irréversible ; les masses entrèrent en rébellion. À l’issue de trois décennies de dictature héréditaire, le système duvaliériste s’effondra.
Washington se conforma à ses intérêts et prit la décision de se défaire d’un régime devenu politiquement coûteux ; Jean-Claude Duvalier avait cessé d’être utile. Les États-Unis, architectes permanents des équilibres de pouvoir en Haïti, organisèrent une sortie sécurisée du dictateur. À l’aube, Baby Doc quitta le pays, tandis que l’appareil de domination, ses réseaux et ses protecteurs demeuraient en place. Ce jour-là, le pouvoir se reconfigura sans rompre avec ses logiques profondes, et le simulacre s’imposa durablement en tant que principe dominant de la vie politique. Cet instant fondateur resta immédiatement ambigu. Le peuple, acteur central de la chute du régime, se retrouva rapidement dépossédé de toute maîtrise de l’après-Duvalier.
Dans l’intervalle laissé par cette fuite se déploya le déchouquage, une explosion populaire qui libérait enfin la colère accumulée contre des décennies de domination et d’injustice. Cette véritable catharsis offrit au peuple une revanche symbolique sur la dictature. Elle fut aussitôt encadrée et neutralisée, aucune justice ne vint frapper les responsables. Les réseaux duvaliéristes continuèrent de s’étendre dans l’ombre, préservés, inviolés, spectres intouchables d’un régime qui refusait de mourir. L’armée conserva son rôle central, les réseaux économiques et politiques survécurent, et l’appareil de domination demeura intact. L’État fonctionne sans responsabilité, le système persista en place, prêt à se reconstituer.
C’est précisément cette faille originelle qu’Alain Turnier décrit lorsqu’il écrit que les fins de règne en Haïti ne ferment jamais l’histoire. Le 7 février 1986 a pérennisée l’irresponsabilité, inaugurant des transitions truquées, des changements impunis et des pouvoirs exempts de toute reddition de comptes. Quarante ans plus tard, cette date s’inscrit dans la même continuité, marqué par la dépendance extérieure, l’armature institutionnelle creuse et l’évacuation de la souveraineté populaire. L’histoire se répète, les systèmes ne sont pas renversés mais recomposés sous tutelle, les pouvoirs tombent sans jugement, et la nation continue de réclamer des comptes qui ne viennent jamais.
« Quand la nation demande des comptes », publié en 1989 aux Éditions Le Natal par Alain Turnier, ministre des Finances en 1956 puis en 1988, offre un éclairage indispensable sur les dynamiques du pouvoir et de l’irresponsabilité dans la politique haïtienne. Il permet de comprendre pourquoi l’État haïtien, depuis deux siècles, peine à transformer ses ressources en bien-être collectif. Il éclaire aussi les raisons pour lesquelles ses élites n’ont jamais été tenues responsables devant le peuple. À chaque fin de règne suit son lot de persécutions, qui se dissolvent dans l’oubli. Après JeanJacques Dessalines, Haïti a été tour à tour dirigée par des hommes de pouvoir qui ont fait de leur autorité un instrument d’enrichissement personnel.
L’exemple caricatural, Turnier l’a évoqué dans le “Procès de la Consolidation” (1903-1904), une démarche pionnière visant à juger des responsables de malversations financières. Cette tentative s’est heurtée à des résistances politiques puissantes, et les condamnés furent réhabilités par les mêmes élites qui perpétuent l’impunité. Toutefois, la chute d’un pouvoir sans reddition de comptes n’anéantit pas les structures de l’échec ; elle les réédifie, indomptables et dissimulées, prêtes à reprendre leur cycle. Le Conseil Présidentiel de Transition (CPT), meute de truands aux ordres de puissances étrangères, incarne sans équivoque cette permanence historique.
- Échec en vitrine
Le CPT a tenu le pays en otage par l’immobilisme, maîtrisant avec un cynisme impeccable le chaos et transformant la vie sociale, économique et politique en un domaine spolié. La société entière s’est retrouvée en quarantaine forcée par l’absence d’autorité. L’insécurité a rampé sur un territoire morcelé, abandonné à des forces qui ne se cachent même plus. La souveraineté a été proclamée obsolète, les institutions flottent entre vie et mort, ballottées par l’inertie, incapables de rien. Il réduisait le pays en une impasse institutionnelle marquée par une gouvernance hors-sol, dépourvue d’ancrage interne et marginalisée sur la scène internationale. Ce vestige était voué à l’effondrement, accomplissant jusqu’au bout sa mission silencieuse.
Le CPT maintenait le chaos en vie, tel un feu ancestral qu’on attise sans jamais le laisser s’éteindre, consumant tout sur son passage. Son bilan est sans appel, catastrophique, ridicule et cruel. Il a laissé derrière lui un vide politique béant, un tissu social écrasé, et un appareil d’État vidé de toute autorité réelle, pendant que les réseaux d’influence, les trafics et les complicités prospéraient comme des rats dans les égouts, prêts à s’engouffrer dans la prochaine impasse. La tragédie haïtienne continue, orchestrée par un CPT incapable et pathétique, qui plonge le pays dans un chaos si total qu’il semble presque irréversible et provoque le découragement.
- Face à la continuité
Les conflits internes du CPT se sont multipliés tout au long de son règne, chacun n’étant qu’une querelle de cour pour mieux plaire aux maîtres. La dernière en date frôle l’absurde et, dans son ironie tragique, soulève l’énigme brûlante de savoir qui avait réellement choisi Alix Didier Fils-Aimé. En Haïti, tous les prétendants au sommet du pouvoir se contentent d’attendre, figés comme des écoliers, la bénédiction de l’ambassade américaine dont le regard dicte la destinée du pays. Dans cette bataille rangée de frères ennemis, elle a tranché en faveur du Premier ministre. La décision, implacable et mécanique, renforçait le dispositif de sous-traitance. Le 7 février resta un moment de vérité, rien de plus ; les dates passent, mais les rapports de force persistent, implacables et immuables. Croire qu’une échéance, aussi symbolique soit-elle, pourrait remplacer une volonté politique réelle relève d’une superstition institutionnelle.
Les architectes de l’effondrement, mafieux, corrompus et dépendants, se pavanent en sauveurs, offrant des promesses vides. Certains patriotes, d’une naïveté presque comique, ont cru pouvoir changer le pays en s’alliant à ceux qui ont administré le désastre et revendiquent désormais l’expertise du chaos. D’autres, plus téméraires encore, ont rêvé de duper la vigilance de l’ambassade américaine et de sa communauté internationale, persuadés qu’ils pourraient bricoler un miracle dans les interstices d’un système pourri jusqu’à la moelle. Tous se fourvoient, car la véritable lutte pour la libération nationale s’invente patiemment à la base, dans la sueur et la détermination du peuple. Elle passe par la construction d’organisations capables de refonder l’État et de bâtir un pays qui intègre enfin la majorité écrasante de ses filles et de ses fils, et non les ambitions égoïstes d’une minorité prédatrice.
Grand Pré, Quartier Morin, 7 fevrier 2026
Hugue CÉLESTIN
Membre de : – Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)
– Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

