La désignation par les États-Unis des groupes armés Viv Ansanm et Baz Gran Grif comme organisations terroristes soulève de nombreuses interrogations. Cette décision a une double portée : d’une part, elle traduit la volonté politique de l’administration américaine de freiner la violence des groupes armés qui menacent la stabilité régionale et, potentiellement, les intérêts stratégiques des États-Unis. D’autre part, elle s’inscrit dans une logique géopolitique plus vaste, visant à renforcer l’influence américaine dans la Caraïbe, un espace de plus en plus convoité face à la montée en puissance de la Chine et de la Russie.
Avec cette désignation, Washington pourrait chercher à accroître son emprise sur les affaires haïtiennes. Les groupes terroristes, qu’ils soient directement ou indirectement influencés, pourraient ainsi servir de leviers pour orienter certaines décisions politiques majeures. Face à cette dynamique, la classe politique haïtienne semble dépassée, marquée par l’inaction, l’impuissance et l’absence de stratégie claire face à la crise sécuritaire.
Cependant, cette décision ne doit pas être perçue uniquement comme une ingérence ou une condamnation extérieure. Elle peut aussi représenter une opportunité stratégique pour Haïti. Au lieu de subir passivement la situation, le pays pourrait tirer parti de cette reconnaissance internationale pour redéfinir sa diplomatie et renforcer sa coopération sécuritaire dans une approche « gagnant-gagnant ». Il pourrait notamment élargir ses partenariats avec des pays comme la Russie, la Chine ou encore le Venezuela, afin de diversifier les appuis dans la lutte contre le terrorisme.
Cela nécessiterait toutefois un engagement fort de l’État, notamment en renforçant de manière significative les capacités de la Police nationale et des Forces armées haïtiennes. Car si cette désignation n’est pas exploitée intelligemment, elle risque de se transformer en un simple constat d’échec, plongeant davantage le pays dans l’instabilité.
Il est aussi crucial de rappeler que la définition du terrorisme varie souvent selon les intérêts politiques et économiques des grandes puissances. Le cas des Houthis au Yémen en est un bon exemple : désignés comme groupe terroriste le 24 janvier 2025, ils ont pourtant été quelques mois plus tard les interlocuteurs d’un cessez-le-feu annoncé par la Maison-Blanche. On observe une logique similaire dans la reconnaissance du président syrien par l’Élysée, malgré ses liens présumés avec des groupes qualifiés d’extrémistes par l’Occident.
En relations internationales, les intérêts priment bien souvent sur la morale, l’éthique ou le droit. Haïti aurait dû être le premier pays à qualifier ces groupes de terroristes, et mobiliser tous les moyens de l’État pour rétablir l’ordre public. Il serait illusoire de croire que les États-Unis ou d’autres puissances instaureront la paix en Haïti par altruisme. L’exemple de nombreux pays d’Afrique – tels que le Mali, le Burkina Faso, le Nigeria ou encore la Somalie – illustre bien cette logique : sans l’aide de la Russie ou de la Chine, certains de ces États seraient toujours sous la domination des anciennes puissances coloniales, sous couvert de la lutte contre le terrorisme.
Haïti doit faire preuve de lucidité et de sens stratégique. Cette situation, bien que préoccupante, peut devenir une opportunité de repositionnement diplomatique, à condition de faire preuve de volonté politique, d’intelligence diplomatique et de courage institutionnel.
Alceus Dilson : Communicologue, Journaliste ,Juriste,
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