Bilan
un an de l’accord du 3 avril 2024
Organisation : Forum Haïtien pour la Paix et le Développement Durable (FOHPDD) et ses partenaires. (Les Haïtiens vivants à l’étranger)
Rédaction du rapport : Samuel Colin
Contexte
Le Conseil présidentiel de la transition (CPT) a été créé juste après l’accord du 3 avril 2024 dans la perspective d’une sortie de crise à travers une transition de rupture. Cet accord politique dégagé entre les différents partis politiques, incluant la société civile, est l’une des options facilitées par le CARICOM. Cet accord relativement accepté par les citoyens Haïtiens visait à faciliter une reprise normale des activités de la vie nationale, notamment le rétablissement de la sécurité, le retour à l’école et aux activités professionnelles. Le Forum haïtien pour la paix et le développement durable (FOHPDD) qui est une plateforme d’organisations de la diaspora et ses partenaires a soutenu ledit accord trouvé entre les différents secteurs de la vie nationale. Ainsi, depuis la signature de l’Accord, le FOHPDD offre son soutien à travers des rencontres de discussions entre divers secteurs et acteurs influents tant au niveau local et de la diaspora pour dégager des pistes de solutions soutenables. Dans une perspective d’analyser ses forces et faiblesses, le FOHPDD voudrait soumettre à l’attention des dirigeants un bilan annuel de cet accord. Politique trouvé entre les différents secteurs de la vie nationale.
Constat d’échec
D’emblée, l’Accord du 3 avril a souffert d’une faille imminente dans la mesure où il n’a pas été appliqué comme il a été rédigé et signé. Cet écart entre les provisions de l’Accord et les réalisations des acteurs qui devaient le mettre en œuvre a constitué ses premiers signes de faiblesse. D’une part, l’Accord du 3 avril n’avait pas prévu une présidence tournante. Cette rotation issue d’une entente implicite a été plutôt instituée par les membres du CPT. Il s’avère que cette formule de gouvernance inhabituelle dans la culture politique en Haïti n’a pas donné de résultats probants. Au contraire, elle contribue dans une certaine mesure à ralentir des décisions importantes qui devaient être prises dans la célérité. D’autre part, le texte signé entre les secteurs prévoit un dispositif de contrôle de 15 membres issus de la société civile organisée. Cet organe de contrôle des actions du gouvernement (OCAG) devrait jouer un rôle décisif durant toute la période de transition jusqu’à la rentrée en fonction du parlement en 2026. L’OCAG n’a pas été créé, ce qui a donné lieu à un CPT avec un plein pouvoir. En raison de cette absence d’équilibre de pouvoir, le CPT navigue en permanence dans l’excès de son mandat, créant une opacité dans ses opérations. Une méfiance généralisée a donc pris place auprès des acteurs ayant approuvé l’Accord. Au vu des résultats navrants, le CPT ne s’est toujours pas montré à la hauteur des attributions qui lui ont été confiées.
L’accord du 3 avril 2024 prévoyait également un parquet financier pour les crimes financiers, ce qui n’a pas été mis en place réellement. Un tel appareil rendrait d’énormes services aux citoyens qui restent très en colère contre les actes de corruption à grande échelle. La Commission de justice et vérité n’a pas été mise en place de manière efficace et transparente. Laquelle commission restauratrice attendue par des milliers de familles victimes des crimes et des violences envisageait de faire la lumière sur un ensemble d’actions criminelles dont les massacres, assassinats, pillages collectifs et de brutalité de toutes sortes sur une population civile non armée. Le Conseil présidentiel de transition a créé une commission justice et vérité avec certaines personnalités douteuses ; d’où le très peu d’impact au sein de la population.
Au cours de toutes ces confusions, la crise s’est accentuée. Pendant quatre années consécutives, les enfants dans la capitale et ses environs ne vont plus à l’école. Les établissements scolaires, dont certains deviennent des abris collectifs pour les déplacés, sont fermés. Quand ils ne sont pas l’objet d’incendie, les centres hospitaliers sont en majeure partie dysfonctionnels. L’accès entre la Capitale et les villes de provinces qui nourrissaient la zone métropolitaine demeure bloqué par les groupes armés. La lutte contre l’insécurité généralisée, la corruption, le grand banditisme, la criminalité se révèle inefficace au cours des deux derniers gouvernements (Conille et Fils Aimé), soit les deux premiers ministres issus du conseil national de la transition. Si le transport fonctionne un tant soit peu, c’est au prix fort exigé par les gangs qui y imposent des frais. Il en résulte des coûts élevés des produits alimentaires, particulièrement au niveau de la capitale. Au regard de l’accord du 3 avril 2024, une conférence nationale est impérative pour que les citoyens Haïtiens parlent entre eux autour de sujets d’importance nationale pour un vrai changement de système, réforme constitutionnelle, organisation des élections libres et transparentes.
Insécurité généralisée, une situation de guerre s’installe dans tout le pays
Dans la capitale, malgré la résistance de brigades de vigilance dans les différents quartiers, dont Canapé-Vert demeure un symbole de résistance populaire, le risque d’une invasion des gangs criminels y reste très élevé. En raison de cette confusion collective perçue dans plus d’un million de déplacés forcés en interne actuellement, les groupes armés se sont renforcés. En plus de la prise de contrôle de plus d’espaces de la Capitale tels que Delmas, Kenscoff et Solino, ils ont étendu leurs territoires dans d’autres régions du pays. Récemment, la ville de Mirebalais s’est transformée en un théâtre de guerre sanglante où même son hôpital de renom n’a pas été épargné. L’évasion des gangs criminels, libérant environ 500 prisonniers a causé plus de 300 morts dans les rues de la ville. Une telle situation chaotique a augmenté la peur dans le grand Nord. Dans l’Artibonite, deux groupes armés ont hermétiquement bloqué le département qui devient une large prison à ciel ouvert. La population vit au quotidien dans l’angoisse, craignant l’attaque des gangs qui opèrent en toute liberté, sous les yeux d’un État affaibli.
Déportation massive des Haïtiens
Parallèlement à l’insécurité qui s’aggrave au pays, plusieurs compatriotes de la diaspora risquent d’être massivement déportés vers Haïti. Dans le cas d’une telle éventualité à une période d’instabilité criante amplifiée par des déplacements impromptus de la population pour échapper aux menaces des gangs, la crise se serait accrue. Tandis que les rapports officiels de l’ONU à travers le Bureau intégré des nations unies en Haïti (BINUH) indiquent que les Haïtiens qui ont essayé de fuir la violence des gangs ne trouvent pas un accueil hospitalier dans le reste du monde, le moment n’est vraiment pas propice de déporter des Haïtiens vers Haïti.
Le programme humanitaire lancé par l’ancien Président Joe Biden a été très profitable à nos compatriotes qui vivaient sous les menaces quotidiennes des gangs. Plusieurs milliers de familles Haïtiennes avaient bénéficié de ce programme de « Humanitarian Parole » qui accueillaient des familles en difficulté. Malheureusement, l’annonce du nouveau président des États-Unis pour non seulement mettre fin au programme mais aussi engager une déportation massive des Haïtiens des USA représente un sérieux problème pour nos frères et sœurs. Cette situation génératrice d’incertitude, a déjà soulevé désolation et panique générale au sein de la diaspora haïtienne aux USA. La République Dominicaine a également donné aux ressortissants Haïtiens la date butoir du 24 avril 2025 pour quitter la République Dominicaine, créant une situation de peur au regard de la brutalité des agents dominicains. Tout cela crée une situation qui dépasse le gouvernement Haïtien très affaibli depuis l’affaire de corruption des 3 conseillers présidents qui restent en place malgré le rapport de l’ULCC.
Le pays est au bord d’une explosion totale. Malgré les appels à l’aide du gouvernement Haïtien, aucune réponse adéquate n’a été donnée par les pays dits amis d’Haïti. La mission d’appui aux forces de l’ordre reste une présence de vitrine qui n’a aucun effet réel pour inquiéter les groupes armés. Il convient de rappeler qu’au sein de ces groupes armés, des jeunes et adolescents non expérimentés s ont mis en avant pour servir de chair à canon lors des opération spéciales.
Réaction de la classe politique
Depuis le scandale de corruption impliquant trois des conseillers président inculpés, leurs plateformes politiques respectives ont manifesté à maintes reprises le désir de les remplacer immédiatement au sein du CPT. Tant d’autres partis politiques ont exprimé leur indignation et avaient exigé la démission de ces trois conseillers. Des organisations de défense des droits humains, des organisations de la société civile ainsi que de la diaspora n’arrivent pas à se faire entendre sur ce dossier qui devient de plus en plus embarrassant pour le conseil présidentiel ainsi que pour le gouvernement. Cela crée forcément un sentiment de révolte généralisé, ce qui fragilise davantage le Conseil de la transition en quête de stratégie pour mater les gangs.
Situation géopolitique très bouleversée
La guerre en Ukraine ainsi que celle entre Israël et la Palestine soulèvent des inquiétudes mondiales et des possibilités d’escalades qui pourraient au fur et à mesure entrainer tout le monde dans le conflit. Ces conflits survenus au moment d’une absence de leadership politique mondial responsable sont susceptibles de causer une Troisième guerre mondiale qu’aucun pays ne souhaite expérimenter. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump et sa politique protectionniste incarnée dans une guerre commerciale à outrance menace l’existence de la plupart des accords internationaux. La disparition desdits accords qui servent à garantir et à maintenir un système de fonctionnement harmonieux entre les différents pays dans le monde risque de fragiliser davantage l’écosystème occidental. Également, la menace d’expulsion des Afro Américains vers leurs pays d’origine hypothèque les relations fraternelles développées avec notamment les États-Unis. Face à l’attitude foncièrement transactionnel du président Donald Trump qui mise sur des tarifs douaniers excessifs envers ses partenaires du commerce international, écarte le cachet humaniste qui devrait caractériser le monde moderne. Devant un tel scénario international très tendu, la recherche de solutions aux crises politique, sécuritaire, humanitaire en pâtit sévèrement.
Les fonds multilatéraux devant être consacrés entre autres à des recherches scientifiques et des solutions écologiques en vue d’une amélioration de l’écosystème mondial tendront à diminuer. Particulièrement, la remise en question de l’USAID est synonyme d’absence de financement d’un ensemble de projets humanitaires dont les soins médicaux et la protection de droit de l’homme à travers le monde. Les pays les plus vulnérables en payeront les frais avec la prolifération d’un ensemble de maladies. Aujourd’hui, le programme alimentaire mondial (PAM), se retrouve en grande difficulté dans ses efforts d’éradiquer la pauvreté et la faim. Alors que le PAM vise à sauver des vies en situation d’urgence et à changer des vies en fournissant une assistance alimentaire, une réduction de son budget l’éloigne de sa mission d’éviter des millions de décès dans le monde. L’approche cavalière du président américain à établir des coopérations asymétriques dans les échanges internationaux commence à inquiéter sérieusement. Ainsi, dans la perspective de contrecarrer les démarches injustes des États-Unis et donc trouver des réponses efficaces pour sauvegarder l’harmonie entre les nations, des coalitions se forment. C’est une bonne opportunité aux Haïtiens qui dénoncent toujours l’ingérence des États-Unis en Haïti.
Les stratégies déployées par les groupes armés à travers le pays montrent clairement qu’Haïti fait face à une guerre réelle qui mérite une meilleure compréhension collective. Car, en période de guerre, il faudrait adopter une certaine stratégie spéciale en dehors des normes établies voire mettre de côté l’ensemble de lois qui régulent le système en place. Ceci accorderait aux autorités, détentrices du monopole de la violence légitime, de disposer d’une certaine capacité d’action, avec des forces plus efficaces.
Cette guerre menée avec atrocité s’apparente à un acte transnational pour créer un chaos généralisé au profit de certains acteurs qui utilisent les gangs armés pour davantage affaiblir voire détruire l’État d’Haïti. Cette guerre qui ne dit pas son nom est née d’une crise profonde affectant tout le corps social du pays. Sous l’égide de ces forces de l’ombre, Haïti devient aujourd’hui une route de transit du commerce de la drogue et du trafic d’organes à destination des États-Unis et l’Europe.
Haïti continue de vivre une crise de société héritée d’une période de dictature suivie par une transition démocratique annoncée qui n’arrive toujours pas à accoucher un nouveau système inclusif. Les institutions de l’État peinent à travailler pour garantir le droit à la vie de chaque citoyen Haïtien à la santé, à l’éducation, à la justice sociale. Cet ancien système pourri et désuet, avantageux seulement à une minorité égoïste, ne répond point aux besoins des enfants, des jeunes et des femmes qui en sont les premières victimes. Une économie criminelle s’est rapidement développée au détriment de la population coincée par le blocage des groupes armés. La classe moyenne est totalement décapitalisée ; la classe des affaires n’existe plus en Haïti. Ce système d’exclusion est générateur d’une forte tension sociale pouvant se déboucher sur une déchirure encore plus grave du tissu social. La situation de résignation est telle que même les universités qui doivent être des espaces de réflexions, de débat pouvant apporter des pistes de solutions, se taisent. Sous peine d’être vandalisées quelques rares entreprises fonctionnelles sont contraintes de coopérer avec les bandits.
Mobilisation de la société civile, diaspora
Nous avons pu constater de nombreuses manifestations populaires qui réclame seulement la sécurité, avec de paroles très sévères contre le gouvernement actuel, souvent dispersées avec de gaz lacrymogène aux environs de la primature. Ces affrontements avec les forces de l’ordre traduisent en réalité un besoin urgent dont les éléments de solution peinent à atterrir par une incapacité réelle d’affronter les groupes armés dans la capitale ainsi que dans les régions. Cette faiblesse au plus au niveau de l’état passe très mal aux yeux de la population qui observe au quotidien le train de vie du conseil présidentiel, du gouvernement. L’’utilisation inappropriée de l’argent du service de l’intelligence qui devrait être un outil stratégique de sécurité nationale à l’heure actuelle.
Les acteurs de la diaspora se mobilisent pour accompagner les brigades de vigilance. Au regard de la situation de guerre, la diaspora s’engage à encourager tous les mouvements de résistance populaire. Elle reconnait par exemple la sévérité du commissaire Muscadin qui, dans cette conjoncture de guerre, prône zéro tolérance envers les bandits dans sa juridiction et ses environs. Il est de notre responsabilité citoyenne de bien définir le comportement de survie à adopter dans cette période de guerre partout sur le sol Haïtien. À cet effet, malgré sa brutalité la justice sociale via le Bwa Kale ayant pris naissance à Canapé-Vert s’est révélée une réaction proportionnelle face aux actes cruels des gangs. Cette harmonie trouvée entre les citoyens et la police nationale mériterait une adhésion collective et accompagnée. En vue d’affronter efficacement les groupes armés, il faudrait provisoirement mettre de côté un ensemble de lois. Les mesures drastiques à mettre en vigueur contre le banditisme ne devraient pas non plus épargner les financeurs et cerveaux criminels cachés derrière le système qui continuent de faire souffrir la population qui réclame sécurité et justice.
Propositions
Devant ce décor de guerre sur le territoire Haïtien, la diaspora propose les mesures suivantes :
- Redéfinition de l’accord du 3 avril 2024 par la société civile organisée avec la participation de l’université, de la paysannerie et de la diaspora.
- Réduction du Conseil présidentiel à trois personnalités dont celui issu de la société civile comme président et les deux autres à titre de conseillers. D’une part, le format de la présidence tournante ne fonctionne pas de manière efficace. De l’autre, ce nombre trop important de conseillers constituant le collège présidentiel – trop budgétivore pour la République – rend encore plus difficile l’implémentation des décisions publiques.
- Création d’un organe de contrôle après une large consultation des différents secteurs de la vie nationale.
- Adopter une feuille nouvelle de route de guerre
- Rapatriement de tous les budgets des institutions vides (Sénat, Chambre des députés et autres…) aux institutions sociales et au ministère de la solidarité et aux affaires humaines pour faire face aux urgences nationales.
- Création du conseil nationale de sécurité qui doit également charger du service intelligence, stratégie de défense nationale.
- Changement du format de la mission internationale d’appui à la police en privilégiant une véritable coopération militaire entre les dirigeants Haïtiens et ceux des pays du Sud qui ont une histoire avec Haïti. Il n’est plus à démontrer que la présente mission multinationale n’a pas produit aucun résultat probant.
- Mobilisation officielle de l’armée d’Haïti pour venir en soutien à la Police nationale d’Haïti. En plus de l’intégration des brigades de vigilances locales dans l’Armée, il faudrait augmenter le personnel de l’Armée. Ceci passe par le lancement d’une vaste campagne de recrutement des jeunes dans tous les départements du pays.
- Création d’une permanence de crise et état d’urgence pour répondre effacement aux multiples urgences nationales pour gérer la crise humanitaire faisant partie de la sécurité nationale.
Samuel Colin
Président du Forum Haïtien pour la paix et le développement durable
Consultant VDH
Paris le 27 avril 2025

