Headly Noel (leaderpapouch.com)
L’affirmation selon laquelle Haïti a choisi de devenir un pays pauvre repose sur une idée fallacieuse : elle attribue à une volonté nationale consciente un état de pauvreté qui est en réalité le fruit d’une série de contraintes historiques, structurelles et géopolitiques. Cette perspective, défendue par certains économistes comme Etzer Émile, mérite d’être déconstruite. Il ne s’agit pas de nier la part de responsabilité des Haïtiens, mais de refuser une analyse qui ignore les véritables dynamiques à l’origine du sous-développement du pays.
1. Un héritage historique et géopolitique contraignant
Haïti n’a jamais sciemment choisi la pauvreté. Dès son indépendance en 1804, la jeune nation s’est trouvée confrontée à un isolement diplomatique et économique qui l’a condamnée à une trajectoire défavorable.
- La dette de l’indépendance imposée par la France en 1825 a vidé les caisses de l’État pendant plus d’un siècle, empêchant les investissements en infrastructures et en éducation.
- L’embargo et l’hostilité des nations esclavagistes, notamment des États-Unis et des puissances européennes, ont freiné les échanges commerciaux.
- Les interventions étrangères répétées, de l’occupation américaine (1915-1934) aux politiques d’ajustement structurel imposées par le FMI et la Banque mondiale, ont dépossédé Haïti de son pouvoir décisionnel sur son propre développement.
Certains affirmeront que d’autres nations, comme le Vietnam ou le Rwanda, ont su se redresser malgré des contextes difficiles. Mais ces comparaisons omettent un fait fondamental : ces pays ont bénéficié d’un soutien international structuré après leurs crises. Le Vietnam a profité d’investissements soviétiques et occidentaux après la guerre. Le Rwanda a reçu des milliards de dollars d’aide post-génocide et un fort appui militaire. Haïti, en revanche, a été continuellement affaiblie par une gestion internationale chaotique et paternaliste, qui l’a empêchée de définir sa propre trajectoire.
2. L’échec de l’État haïtien : un résultat de contraintes externes et non d’un choix conscient
L’un des principaux arguments avancés pour justifier l’idée d’un « choix » haïtien de la pauvreté est la faiblesse des institutions et la corruption. On accuse l’État d’être incapable de planifier un développement durable et de favoriser la rente au détriment de la production.
Mais cette lecture simplifie le problème. L’instabilité de l’État haïtien n’est pas qu’un dysfonctionnement interne ; elle a été encouragée et perpétuée par des influences extérieures.
- La centralisation excessive du pouvoir n’est pas une volonté propre, mais le résultat d’un modèle de gouvernance hérité de l’époque coloniale, renforcé par des interventions étrangères.
- L’ONG-isation du pays, loin d’être un choix des Haïtiens, a été imposée par les bailleurs internationaux, qui préfèrent financer des structures parallèles plutôt que de renforcer l’État.
- La libéralisation brutale de l’économie, dictée par le FMI dans les années 1980-90, a détruit l’agriculture locale et rendu Haïti dépendante des importations alimentaires.
Haïti n’a donc pas choisi un modèle économique défaillant ; elle s’est vu imposer des politiques qui l’ont enfermée dans un cycle de dépendance et de fragilité économique.
3. Un élitisme prédateur, symptôme d’un système verrouillé
Certains avancent que la pauvreté haïtienne est le résultat de choix délibérés des élites locales. Il est vrai que la bourgeoisie haïtienne a historiquement favorisé un modèle basé sur l’importation et la rente plutôt que sur la production nationale.
Toutefois, cette critique doit être nuancée. Les élites économiques haïtiennes ne sont pas des entités autonomes ; elles évoluent dans un cadre où les intérêts étrangers influencent fortement les décisions économiques.
- La classe possédante haïtienne n’investit pas dans l’industrie locale parce que l’économie est conçue pour être extractive et dépendante des importations étrangères.
- La privatisation de l’EDH et la destruction du secteur énergétique ont été encouragées par les institutions financières internationales, qui ont favorisé la dépendance aux importations de carburants plutôt que l’investissement dans une production locale d’électricité.
- L’absence de diversification des partenaires économiques ne découle pas d’un refus, mais d’une pression internationale qui a verrouillé les accords commerciaux d’Haïti au profit d’un petit groupe de pays et d’intérêts financiers.
Haïti n’a pas refusé de développer son économie, mais elle a été systématiquement empêchée d’explorer des alternatives viables.
4. L’accusation de « culture de dépendance » : un discours biaisé
Une autre critique fréquente est que les Haïtiens eux-mêmes ont adopté une mentalité de dépendance vis-à-vis de l’aide internationale et des transferts de la diaspora.
Ce raisonnement omet que la dépendance économique n’est pas un choix psychologique, mais une nécessité imposée par l’absence de structures locales robustes.
- L’entrepreneuriat haïtien existe, mais il est étouffé par l’absence d’accès au crédit, l’insécurité et l’instabilité économique.
- La fuite des cerveaux n’est pas due à un rejet du pays, mais à un manque criant d’opportunités et à une pression internationale qui facilite l’émigration des talents.
- L’incapacité de l’État à répondre aux besoins fondamentaux force les citoyens à se tourner vers les ONG et la diaspora pour survivre.
Accuser les Haïtiens d’avoir adopté une « culture de dépendance », c’est ignorer les contraintes systémiques qui les poussent à chercher des alternatives à un État affaibli.
Conclusion : Sortir du piège de la pauvreté exige une souveraineté retrouvée
Loin d’être le fruit d’un choix national, la pauvreté d’Haïti est le résultat d’une histoire marquée par des ingérences extérieures, des choix économiques contraints et une architecture institutionnelle affaiblie.
Le véritable enjeu aujourd’hui n’est pas de culpabiliser Haïti pour sa pauvreté, mais de repenser les moyens d’en sortir en :
✔ Redonnant aux provinces un pouvoir réel à travers un modèle fédéraliste.
✔ Assurant une souveraineté économique réelle en investissant dans la production nationale.
✔ Sortant de la dépendance aux ONG en renforçant l’État et ses institutions.
✔ Diversifiant les partenaires économiques et commerciaux pour briser les monopoles existants.
Haïti n’a pas choisi d’être pauvre. Mais elle peut choisir de s’extraire de la pauvreté, à condition de redéfinir ses structures de gouvernance et de reconquérir son autonomie économique et politique.
Headly Noel
À propos de l’auteur:
Headly Noel (LeaderPapouch) est philosophe, économiste et politologue de formation, diplômé de l’Université Humboldt zu Berlin et de l’Université du Massachusetts à Boston. Ses travaux novateurs remettent en question notre compréhension de la réalité et offrent une nouvelle perspective pour aborder des questions sociales complexes. Pour plus d’informations, clicker ICI.

