14 janvier 2026
La Presse | Annexion du Canada : « Ce serait un suicide pour les États-Unis »
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La Presse | Annexion du Canada : « Ce serait un suicide pour les États-Unis »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE
La frontière entre le Canada et les États-Unis est marquée dans les zones forestières par une bande déboisée, comme ici près de Pohénégamook, au Québec.

Les menaces répétées d’annexion du Canada lancées par Donald Trump ne peuvent être mises à exécution sans provoquer un conflit armé qui sera ultimement impossible à gagner pour les États-Unis, affirment des experts.

Nicolas BérubéLa Presse

Imaginer une annexion du Canada par les États-Unis relève de l’invraisemblance. C’est pourtant une volonté exprimée à répétition par un président américain auquel personne ne semble jusqu’ici vouloir ou pouvoir s’opposer.

« C’est une idée qui lui vient de Vladimir Poutine », explique Maria Popova, professeure de science politique à l’Université McGill. « Si Poutine peut chercher à annexer un petit pays voisin, pourquoi Trump ne pourrait-il pas le faire plus facilement, et avec de meilleurs résultats que lui ? »

Or, plusieurs experts consultés par La Presse sont d’avis qu’un tel projet – s’il existe réellement, et s’il devait être un jour mis à exécution – serait condamné à l’échec.

« Les obstacles sont immenses. Je ne crois pas que ça fonctionnerait », dit Mme Popova.

Asymétrie militaire

L’idée d’une annexion du Canada par les États-Unis est rejetée par environ 90 % des Canadiens, y compris les membres des Premières Nations, signale George S. Rigakos, professeur d’économie politique à l’Université Carleton, à Ottawa.

« Donc, la seule façon dont une annexion peut être envisagée, c’est d’une manière impensable : par la force », dit-il.

En surface, le fait que Washington dispose de l’armée la plus puissante de l’histoire peut laisser croire qu’une invasion du Canada – tout aussi improbable qu’elle soit – serait une tâche relativement facile.

C’est une erreur, estime M. Rigakos.

Toute invasion se heurterait à l’opposition violente du Canada, et deviendrait rapidement un cauchemar pour les États-Unis et le Canada.

 George S. Rigakos, professeur d’économie politique

Une force d’occupation américaine serait incapable de gouverner une population de plus de 40 millions de personnes qui lui serait hostile. « Il y aurait une insurrection, des actes de sabotage… Faire sauter un pipeline, un chemin de fer, ou faire tomber une ligne de transmission d’électricité, ça ne coûte pas très cher. »

Le Canada, dit-il, est aussi l’un des pays les plus lourdement armés au monde, avec 12,7 millions d’armes entre les mains de la population, ou 35 armes pour 100 habitants. « On pourrait s’attendre à des frappes contre les occupants. »

M. Rigakos estime que de nombreux militaires et officiels américains refuseraient d’attaquer une nation amie. Les gouverneurs de plusieurs États progressistes ou géographiquement proches du Canada pourraient aussi vouloir faire sécession, créant une série de crises qui perturberaient le programme politique à Washington.

Des Américains voudraient aussi freiner l’administration Trump, dit-il. « Les recherches montrent qu’une insurrection peut avoir des chances de réussir si à peine 4 % de la population y participe. Donc même un groupe restreint de dissidents américains pourrait s’avérer perturbateur. »

Des cyberattaques canadiennes pourraient rendre le quotidien pénible aux États-Unis, croit Bill Robinson, spécialiste du renseignement et chercheur au Laboratoire citoyen de l’Université de Toronto.

« Des décennies de coopération avec les services de renseignement américains ont montré aux experts canadiens où se trouvent les points de vulnérabilité des infrastructures au sud de la frontière, et ils pourraient être exploités », évalue-t-il.

C’est sans compter la réaction internationale : les États-Unis seraient isolés, dit George S. Rigakos.

« Ils deviendraient un pays paria. Ce serait un désastre. On assisterait au suicide des États-Unis. »

Invasion à moins grande échelle

Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales, directeur des études supérieures au Collège des Forces canadiennes à Toronto et membre de la Chaire Raoul-Dandurand, qualifie d’« invraisemblable » une invasion américaine du Canada.

L’appétit n’est pas là. Quand Trump a parlé d’envoyer des soldats américains pour prendre le contrôle de Gaza, la réaction dans son propre cabinet a été glaciale.

 Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales

Même si l’idée d’annexer le Canada est ridicule, cela ne veut pas dire que Donald Trump va cesser d’en parler. « La rhétorique, ça ne coûte rien du tout », dit M. Chennoufi.

George S. Rigakos ne croit pas non plus qu’une annexion soit au menu. « Ça n’arrivera pas. C’est de la folie. »

Le scénario qui l’inquiète davantage, dit-il, est celui d’une invasion à moins grande échelle.

Par exemple, dans une guerre commerciale, le Canada pourrait en venir à stopper les exportations de pétrole ou d’électricité aux États-Unis.

« On peut imaginer une administration américaine qui dirait : “Les intérêts et la sécurité des États-Unis sont menacés”, et qui déciderait d’aller saisir des actifs stratégiques au Canada. Je suis favorable aux droits de douane de rétorsion. Mais couper l’énergie, ça pourrait leur servir de prétexte. »

Guerre de la désinformation

Une « guerre hybride » menée par les États-Unis est un scénario plus plausible qu’un conflit armé, croit quant à lui Wesley Wark, professeur associé émérite d’histoire à l’Université de Toronto et expert des questions de sécurité nationale et de renseignement.

En plus des menaces tarifaires, l’administration Trump pourrait essayer de dégrader l’image du Canada aux États-Unis et à l’étranger, note-t-il. « Elle pourrait aussi mener des campagnes de désinformation, de fausses nouvelles au Canada, dans le but d’influencer l’opinion publique, un peu comme la Russie le fait en Europe. »

L’administration américaine semble être en train de couper les ponts avec ses alliés, dit M. Wark.

Nous sommes à un tournant historique. Il faut le reconnaître. Les relations canado-américaines deviennent davantage marquées par l’antagonisme, et non plus par le partenariat.

 Wesley Wark, expert des questions de sécurité nationale et de renseignement

Selon Maria Popova, le but du Canada devrait être de signaler aux élus du Congrès américain que l’annexion du Canada est une idée ruineuse et ridicule. « Le Canada n’est pas un prix à aller décrocher », dit-elle.

Avec un peu de chance, nous pourrons regarder cet épisode dans l’avenir comme une aberration, souligne M. Rigakos.

« En attendant, lorsque le leader du pays le plus puissant du monde évoque la fin de l’existence de votre nation, il est difficile de ne pas prendre cela au sérieux. »

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