8 février 2026
D’Haïti à l’Ukraine : deux coups d’État fomentés depuis l’extérieur afin d’imposer des régimes fantoches
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D’Haïti à l’Ukraine : deux coups d’État fomentés depuis l’extérieur afin d’imposer des régimes fantoches

Port-au-Prince se situe loin de Kiev, et 2004 est assez éloigné de 2014, pourtant, les évènements qui s’y sont déroulés respectivement se rapprochent d’un point de vue causal. Les gouvernements d’Aristide et de Ianoukovitch, pour ne pas avoir été dans la poche des ploutocrates et bureaucrates des grandes capitales occidentales, en premier lieu desquelles Washington, se sont vu — en guise de prétexte — acculés et responsabilisés pour tous les maux et turbulences qui secouaient leur pays, alors que celles-ci étaient en partie provoquées par les ennemis tenaces et ambitieux de ces gouvernements, soutenus depuis l’extérieur.

Quant à eux, les impérialistes, feignant de se soucier du sort des peuples par leur rhétorique débonnaire — à partir des médias mainstream qui sont leur porte-voix —, ils ont eu l’outrecuidance de « proposer » leur « solution » irréversible qui consistait purement et simplement en un coup d’État. Des coups d’État non moins sanglants qui ont poussé Aristide en 2004 et Ianoukovitch en 2014, à abandonner le pouvoir et à fuir leur pays pour ne plus jamais se réintégrer activement dans la politique.

À vrai dire, le scénario préalable qui a conduit à ces dénouements politiques similaires, se diffère en bien des points. En ce qui concerne Haïti, les impérialistes yankees n’ont jamais toléré depuis leur occupation de 1915 des mouvements populaires. Leur attitude férocement répressive contre la résistance acharnée des paysans cacos ayant entraîné des massacres et même des bombardements, est un exemple de leur profond malaise vis-à-vis de toute lutte contestant leur autorité et leurs intérêts. Et depuis, les yankees ont tout fait pour contrôler les gouvernements qui se sont succédé en assujettissant les institutions comme le parlement, l’armée, la police, etc, pour dresser une barrière ou tuer dans l’œuf toute expression, ou encore toute action d’un air progressiste, qui à leurs yeux, paraît subversive. C’est à cet égard qu’ils ont soutenu les Duvalier pendant près de trente ans, qu’ils ont fini par un peu larguer dans un nouveau contexte géopolitique mondial.

En effet, dans la seconde moitié des années 1980, la doctrine Truman, doublée d’un maccarthysme international, semblait porter fruit d’après la lecture des yankees. Le bloc de l’Est commençait à se fissurer, l’URSS devenait vacillante. Le monde socialiste n’a par exemple pas su empêcher l’intervention arrogante des yankees en Grenade en 1983, ayant brutalement mis fin au gouvernement instauré initialement par Maurice Bishop.

Il faut voir plus ou moins dans la réaction de l’Est une sorte d’aveu de faiblesse consubstantielle à sa décrépitude, et même de désintérêt. C’est comme si l’Est ne voulait plus affronter idéologiquement l’Ouest capitaliste. Une telle capitulation idéologique n’a eu pour effet qu’une dénaturation du système politique qui ne pouvait plus surmonter les contradictions entre les conceptions marxistes-léninistes d’une part, et les idées révisionnistes issues des concessions faites au monde capitaliste d’autre part.

Ainsi, ceux qui se posaient en tenant du socialisme en Europe de l’Est et en URSS sont devenus le fossoyeur de ces mêmes régimes, et d’une manière fulgurante, le monde socialiste avait quasiment disparu, laissant, à quelles rares exceptions, telles que Cuba de Fidel Castro supporter seul les pressions et les caprices du capitalisme international devenu nettement décomplexé.

Pendant que dans les pays du bloc de l’Est s’opérait un mouvement réactionnaire pro-occidental, en Haïti, vers la fin des années 80 s’organisait davantage un mouvement populaire qui allait crescendo, quoique non révolutionnaire, mais qui n’était du moins pas orienté par la bourgeoisie. Dans son essence, il portait même des germes anti-impérialistes. C’est pourquoi, quand le leader issu de ce mouvement populaire parvint à remporter les élections — un tant soit peu démocratiques — il a dû déjà faire face à des embûches.

Dans un premier temps, il allait être sous la menace d’un coup d’État électoral encouragé par les yankees avec des manœuvres sous couvert diplomatique de l’ex-président des États-Unis Jimmy Carter, devenu pour la circonstance un envoyé spécial de Washington. Ensuite, vint la tentative du coup d’État militaire avec Roger Lafontant qui se solda aussi par un échec. Mais cette triomphe de courte durée d’Aristide s’expliquait largement par le dynamisme du mouvement populaire.

Seulement, il faut savoir que les masses ne sont pas invincibles, sinon dans toute l’histoire de l’humanité, les révoltes et les révolutions seraient toujours victorieuses. Sans une avant-garde bien trempée, et à la lueur de certaines conditions historiques, les masses ne sont pas assurées de remporter la victoire ou du moins de la conserver durablement face à leurs oppresseurs.

À ce propos, en septembre 1991, Aristide ainsi que le mouvement populaire venait d’essuyer une première défaite depuis que celui-ci s’était revigoré à la fin du règne des Duvalier en 1986. Néanmoins, nous ne devons pas perdre de vue que, même si les masses étaient vraiment déterminées à l’idée d’en finir avec cette dictature rétrograde et corrompue, les impérialistes de leur côté commençaient à esquisser un nouveau plan dans lequel Baby Doc n’était plus indispensable.

Le contexte géopolitique mondial que nous avons souligné tantôt faisait croire aux yankees que les dictatures féroces et foncièrement anticommunistes en Amérique n’étaient plus une nécessité absolue. C’est ainsi qu’on peut remarquer que parallèlement à la chute des régimes du bloc de l’Est, les régimes dictatoriaux libéraux pro-américains commençaient à perdre pied.

Le socialisme ayant cessé momentanément d’être une alternative pour les opprimés, ceux-ci se résignaient à chercher leur salut dans le monde onirique libéral. Et dorénavant, pour leur faire avaler la pilule néolibérale qu’ils exécraient, point n’était nécessaire d’un croque-mitaine en la personne d’un dictateur, mais la soi-disant démocratie libérale — aussi primitive qu’elle ait été — pouvait s’acquitter de cette tâche qui s’apparentait ni plus ni moins à un jeu d’enfant. Si certains pays d’Amérique latine, autrefois sous la férule de dictature sanguinaire, affichait un visage démocratique, plus ou moins bien modelé pour certains, mais pas totalement métamorphosé pour d’autres, en Haïti les yankees ont tout simplement opté pour une fausse démocratie à la place d’une vraie dictature.  

C’est pourquoi ils n’ont pas su tolérer un gouvernement élu et populaire en 1991. Depuis lors, avec l’aide de suppôts bien entendu, ils tentent de saper toute base sur laquelle pourrait s’édifier une vraie démocratie répondant aux aspirations du peuple haïtien, pour imposer une démocratie de fausse couche, inerte et en putréfaction, laquelle n’a le « mérite » que de rendre nauséeux le peuple.

Ente temps, il faut dire que d’ici à 2001, — en passant par la période de restauration en 1994 — année de sa nouvelle rentrée en fonction en tant que président, Aristide était devenu plus malléable qu’il ne l’était en 1990. Jamais il n’a su attaquer frontalement les intérêts impérialistes ni même de cette bourgeoisie rabougrie et frustrée. Pourtant, on le prenait encore pour un indésirable au pouvoir. N’avait-il pas fait de compromis ? — ou peut-être pas assez? Alors, semble-t-il que leur hargne contre lui ne réside pas dans le seul fait qu’il ait concédé quelques compromis ou pas. Ils s’inquiétaient davantage du mouvement populaire qui était encore quelque peu actif et entretenue par le charisme et la popularité même d’Aristide.

Or, nous l’avons déjà mentionné, les yankees ne supportent pas de mouvement populaire en Haïti, parce qu’ils ont vu ce qu’il s’était passé entre août 1791 et novembre 1803. Tout mouvement populaire haïtien en plein essor, peut finir un jour par emporter le système d’un seul coup de balai.

Et le 29 février 2004, par un coup d’État, le règne d’Aristide prenait fin avant terme. Une partie des masses paya son attachement viscéral à lui. La répression tomba alors sur nombre de quartiers populaires qui ont été le terreau de ce mouvement de masse reparti pour la plus belle à la fin des années 80.

Il en a été de même après février 2014 en Ukraine, lorsque Ianoukovitch perdit le pouvoir. Les régions du Donbass et de Lougansk qui n’étaient pas en faveur de l’Euromaïdan subirent l’ostracisme et le courroux du nouveau régime kiévien piloté depuis l’Occident.

Là-bas, les occidentaux ne craignaient pas l’ombre d’un mouvement populaire ukrainien. D’ailleurs ceci n’était pas tellement nécessaire en Ukraine dans la mesure où cette dernière, qui faisait partie de l’URSS, se trouvait pendant une bonne partie de son histoire à l’abri des assauts impérialistes. Comme les haïtiens ont été victimes de l’esclavage et du colonialisme, ils savaient mieux que quiconque ce que voulait dire la domination occidentale, et par conséquent, ils étaient instinctivement amenés à se méfier d’une certaine manière des puissances occidentales. Mais les ukrainiens ne flairaient pas encore ce danger.

Si en Haïti, le mouvement populaire donnait du fil à retordre aux impérialistes, en Ukraine, ce qui les exacerbait davantage, c’était la proximité économique — voire politique — de celle-ci avec la Russie au moment où Ianoukovitch tenait les rênes du pouvoir. C’est-à-dire, dans un cas comme dans l’autre, ils ne voyaient pas du tout d’un bon œil que ces gouvernements puissent échapper à leur contrôle. En outre, concernant l’Ukraine, les impérialistes yankees voulaient renouer avec une sorte de nouvelle doctrine Truman pour endiguer la Russie qui avait entre temps repris son cap depuis l’effondrement de l’URSS. Une Russie forte ne plaisait pas du tout dans les officines occidentales.

À l’instar d’Aristide qui avait fait des compromis, Ianoukovitch non seulement n’adoptait pas une posture anti-européenne, mais aussi envisageait de signer un accord avec l’Union Européenne. Il ne l’a finalement pas fait non pas par sentiment anti-européen, mais plutôt pour conserver des liens économiques avec la Russie qu’il estimait plus avantageux. Ce faisant, il avait lésé les occidentaux dans leurs intérêts. Cela leur a mis davantage de l’eau dans le moulin en vue de préparer minutieusement la seule issue qui leur était favorable : le coup d’État.

L’Occident, en raison de son hubris, ne sait que rarement accepter des compromis sur lesquels il reviendra quand le contexte jouera en sa faveur. Ni Aristide, ni Ianoukovitch n’étaient les plus farouches anti-impérialistes. Ils ne menaient pas de politique radicale contre les intérêts occidentaux, consentant à bien des égards à lâcher du lest, et peut-être même trop. Mais un prédateur sait observer les moindres faux pas de sa proie pour bonsoir sur elle au moment le plus opportun. Plus ces deux faisaient des compromis, plus ils se fragilisaient sans s’en apercevoir. Cela a entraîné un vacillement de leur part, manifesté par une absence de volonté de se battre jusqu’au bout pour le pouvoir. Leur départ du pouvoir et du pays a signifié quasiment la fin de leur vie politique active, mais aussi a fait basculer leur pays en arrière, dans un cycle plus ou moins lent de désagrégation totale.

Respectivement 20 ans et 10 ans après, Haïti se trouve dans une situation chaotique caractérisée par l’insécurité, la gangstérisation, l’effondrement économique, politique et social, tandis que l’Ukraine est empêtrée dans une guerre qui n’est pas vraiment la sienne et qui fait souffrir son peuple. Les putschistes de 2004 avaient promis le contrat social tandis que ceux de 2014 l’intégration européenne. Mais ni l’un, ni l’autre ne s’est matérialisé. Aucune promesse de prospérité n’a été tenue. Aujourd’hui, après ces deux coups d’État déroulés par coïncidence dans un mois de février, le seul résultat visible, c’est la vassalisation des gouvernements, la paupérisation des peuples, chez qui s’est installé un sentiment d’insécurité, d’angoisse, d’inconfort, perdant un peu l’espoir en leur avenir pour des illusions passées qu’on leur a vendu.

B.L.C.

Port-au-Prince,

23 février 2024

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