Artiste à plusieurs chapeaux, Darlin Johancy Michel vient de passer trois semaines à Cuba dans le cadre d’une résidence académique qui s’est déroulée du 17 octobre au 6 novembre 2023. Il a été l’un des neuf bénéficiaires de la bourse de la Coopération Suisse Haïti-Cuba et le El Fondo de Arte de Joven (Cuba). Dans cet entretien exclusif qu’il a accordé à Rezonodwès, l’ancien champion de la catégorie Jazz de Next Beat Haïti (2017) parle à coeur ouvert de cette expérience et de bien plus encore.
Rezonodwès: Vous venez de passer trois semaines à Cuba dans le cadre d’une résidence artistique. Une expérience qui semble bien vous marquer. Elle vous a appris quoi sur vous?
Darlin Johancy: Cette expérience m’a confirmé que mon choix de vie était correcte, vu qu’elle a comme socle ma passion pour l’Art et la spiritualité de qui elle découle. Elle a renforcé mon approche de la vie simple axée sur l’essentiel, l’instant présent et sur l’humain comme sujet passé-présent-futur.
Ce voyage m’appris à faire confiance encore plus a ce beau projet qu’est la vie. L’expérience de la vie à Cuba m’a également appris à quel point que je suis attaché à mon pays Haïti, depuis de longues années j’avais systématiquement refusé de voyager, je me suis intentionnellement privé de passeport pour ne pas me laisser tenter par une éventuelle résidence au Canada où réside ma mère. Je suis accroché à cette terre, à chaque jour passé à Cuba, Haïti me manquait. Là-bas je me sentais vraiment à l’aise mais le pays me manquait.
Rezoodwès: La surprise était à son comble en voyant votre mère après 10 ans environ ….
Darlin Johancy: Depuis 9 ans, je n’ai pas revu ma mère, qui a émigré au Canada. Imaginez-vous, un vendredi après les cours, j’ai vu un appel en absence de ma sœur. Ayant retourné l’appel, j’ai eu maman au téléphone me disant qu’elle était à la Havane. J’ai marché jusqu’à son Hôtel, je lui ai mis mon chapeau, et sans un mot durant 15 à 20 minutes je l’ai serré tellement fort dans mes bras. Rien ne pouvait me rendre plus heureux que ce moment d’éternité. Nous, fils de noirs, sommes des hommes à femmes, nous dépendons de leur affection, attention, amour. Nous ne coupons jamais vraiment le cordon ombilical. Donc c’est dans cette embrassade que j’ai réalisé, durant ces neuf ans j’ai été un homme malade, dans un déni, peut-être une ultime tentative de paraitre fort, insensible. Peut-être est-ce ce vide qui me portais à créer tant d’événements, m’entourant de gens? Peut-être est-ce ce besoin d’amour qui me poussait à donner autant de calins chaque jour? Aller à Cuba est une guérison éternelle.
Rezonodwès: Deux mots sur le voyage, l’accueil, l’ambiance avec les autres participants, la formation…
Darlin Johancy: Le voyage m’intriguait, dix ans plus tôt j’avais dit à un ami si je devais voyager ce serait à Cuba. L’histoire de cette terre me passionne. J’ai voulu voir ce pays guerrier, résistant et tellement créateur. On a été reçu avec tellement d’amour et de Respect. La Fondo de Arte Joven et la Coopération Suisse Haïti/Cuba ont fait tout le nécessaire pour que l’on soit dans les meilleures conditions possibles. Avec les participants Cubains/Haïtiens et les profs, ont sympathisé pour finalement devenir une famille. Mes meilleures pensées vont à Cari Diez, Merlis, Caridad, Augustin, Anabelle, Betsy, le photographe René et surtout Dayron Ortiz un magicien de la guitare. Une affection particulière pour Yamilka une merveilleuse femme de chambre qui me rappelle toujours ma mère. Une superbe expérience humaine.
Au début de la résidence j’avais choisi de ne pas sortir avec les autres. Je restais dans mon lit pour finalement partir vers minuit, 3 heures du matin rien que pour sentir la dimension mystique du pays. Cuba est une terre GRANMOUN. Il n’en saurait être autrement au regard des spiritualités plurielles qui cohabitent en parfaite harmonie là-bas.
Rezonodwès: Qu’est- ce- qui a motivé votre participation à cette aventure?
Darlin Johancy: J’avoue que j’ai postulé sous les recommandations de plusieurs jeunes de Jacmel et d’ailleurs qui n’ont cessé de m’envoyer les liens du projet. Cependant aller à Cuba était aussi motivateur. Vodouvi que je suis, j’ai compris ultérieurement que les éléments de la nature, avec lesquels je vis en harmonie, ont compris cette impérieuse nécessité pour moi de faire ce voyage à la fois artistique, académique et spirituelle. Ce projet a été pensé par eux pour mon bien et celui des autres. Je ne crois pas au hasard et je sais que les bonnes comme les mauvaises arrivent toujours à des instants précis pour de meilleures lectures du fait d’exister, du fait d’être.
Rezonodwès: En fait, cela avait consisté en quoi?
Darlin Johancy: Des cours de solfèges, d’improvisation, de piano populaire, guitare populaire, des sorties éducatives, des performances. Vingt-et-un jours de découvertes, d’apprentissage et de plaisir. Au réveil le matin, je prenais le petit déjeûner dans un buffet, service cinq étoiles et au son d’une guitare et d’un violon. Je te laisse imaginer mon plaisir d’aller prendre le petit dej. Vers neuf heures l’équipe de la Fondo de Arte Joven, passait nous prendre en bus pour les espaces de cours. Les photographes descendaient d’abord et nous musiciens nous descendions à un autre endroit, plaisir au paroxysme, il y a un beau piano à queue. On avait deux formations par jour avec les meilleurs prof de la place sur l’histoire de la musique caraïbéenne, Cuba en particulier, marqué aussi par des apports d’échanges avec Haïti. Lors des sorties éducatives, nous avons visité des lieux d’implication communautaire pour la sauvegarde du patrimoine musical, des lieux de cultes cubains et de pratiques vodouesques haïtiennes, une pensée spéciale à la manbo Sylvia.
Rezonodwès: Votre public doit s’attendre à un projet émanant de cette résidence. Avez-vous déjà réfléchi à ce que vous allez leur proposer?
Darlin Johancy: Dans le calme de la chambre 703, en face du soleil levant, Cuba m’a inspiré mon prochain projet : SENFONYAK… qui sort sous peu.
Rezonodwès: Vous êtes poète, musicien, chanteur, opérateur/animateur culturel… artiste multicasqueté. Quel regard vous portez sur vous en tant qu’artiste? Sur votre création?
Darlin Johancy: Je crois que la création utilise l’artiste pour transmettre des énergies. Ces créations existent pour des raisons qui me dépassent. Je ne fais donc que répondre à l’impérieuse nécessité d’être, ici et maintenant, un réceptacle de l’univers. D’où l’impérieuse nécessité, pour moi, de me parfaire chaque jour, de renoncer à quelque chose ou à quelqu’un pour rester entièrement disponible, outil de l’infini. La création artistique est continuité, elle est éternité, elle est cycle : une œuvre que termine un artiste commence un autre cycle de création avec les émotions différentes qu’elle crée chez le public de tous âges, de tous milieux. Chaque œuvre artistique est un éternel moment présent.
Rezonodwès: Vous sentez-vous utile dans l’Haïti d’aujourd’hui?
Darlin Johancy: En effet, je le suis. J’ai été préparé à la mission que je remplis actuellement: partager la passion des arts, prendre position pour ma culture comme élément du patrimoine mondial.
Les situations de chaos sont porteurs de renouveau, NATZART a chanté dans mon dernier projet : yon grenn mayi tonbe latè souri, se yon chans li genyen pou li boujonnen lavi, ekri pou nou pa disparèt, van pote pawòl ale, si nou pa kite tras nou mele.
Dans l’Haïti d’aujourd’hui, il nous faut bon gré malgré laisser des traces. Elles prennent toutes les formes possibles donc aussi artistiques. Aucune terre n’accueillera tous les haïtiens, que laissons-nous à la génération future : une perpétuelle vision que l’herbe sera toujours plus verte ailleurs? On ne bâtit pas un pays avec pareilles idioties. Je repense à la guerre de sécession aux États-Unis, même après leur indépendance… Le pays est un concept haïtien qui prendra le temps qu’il faut pour se stabiliser. Qui pourra attendre? Qui est prêt à se sacrifier? Qui veut travailler? Ce qui est sûr: cela prendra du temps. Donc semons …!
Rezonodwès: Pour finir, un mot sur Imana, votre dernier projet rendu public à date…
Darlin Johancy: IMANA, m’a ouvert les yeux sur plein de choses. Tout est dans le détail, tout est dans le temps qui révèle la vraie nature des choses et des gens. IMANA est un cheminement d’équilibre, une voie musicale d’éternité.
Propos recueillis par: Blondy Wolf Leblanc (Gabynho)
leblancblondy@gmail.com


