Né à Jérémie en 1993, Joaner-Gelin Sulface est professeur de Sciences sociales au lycée Dame-Marie. Il a publié « Mizè Pawòl » en décembre 2018 chez les éditions de la rosée. Ce recueil l’a confirmé comme un jeune prodige de la poésie haïtienne contemporaine. Pour lui, la poésie est une façon de revendiquer, d’aimer, de plaire, de hurler la misère du monde et de défendre la littérature haïtienne d’expression créole. C’est pour cette dernière raison qu’il a écrit la majorité de ses textes en créole. Fuyant les bruits de la ville, il s’établit dans une petite ville de province où il consacre son temps à l’écriture. Il nous raconte avec un verbe clair comment il a entrepris sa longue marche de poète
Vendredi 3 janvier 2020 ((rezonodwes.com))–
1-Comment devient-on poète aujourd’hui ?
Les poètes sont des gens exceptionnels, cette qualité s’acquiert selon moi à la naissance. Cependant la maturité poétique se crée à travers le temps. C’est une culture des textes littéraires, un intérêt accru pour l’écriture poétique qui va faire d’une personne un chevalier des lettres. Autrement dit, pour devenir poète après avoir cultivé des valeurs comme l’émotion, l’imagination et la sensibilité il faut être passionné de la poésie.
Votre recueil de poèmes est écrit avec une simplicité au niveau du langage. Il n’y a pas d’hermétisme et vous ne faite pas de néologisme c’est comme si vous essayez de construire une langue avec une forme d’esthétique mais pas avec un nouveau langage. Pourtant vous avez créé des images qui créent des langages. Êtes vous conscient de cela ?
Je suis tout à fait conscient de cela. L’esthétique est pour moi la chose la plus importante dans une création littéraire et artistique. Elle précède le message. Être poète c’est avoir le goût du beau. J’ai pris du temps à faire la toilette de ma langue en fuyant toute sorte d’hermétisme. « MIZÈ PAWÒL» est écrit avec des mots ordinaires mais aussi avec une technicité au niveau de l’écriture, de l’harmonisation des mots. Beaucoup d’écrivains ont fait des néologismes dans le seul objectif d’enrichir le vocabulaire d’une langue, ce que l’on peut considérer comme une quête d’originalité. Cependant, le néologisme peut engendrer parallèlement une difficulté de compréhension de la part des lecteurs. C’est ce qui explique en partie le non choix des néologismes dans ce recueil.
Dans mon livre, j’arrive à créer une langue avec l’harmonisation des mots. Et en plus les images poétiques créent un langage qui m’est propre. Ce constat est fait par de nombreuses critiques, il diffère « MIZÈ PAWÒL » des œuvres littéraires habituelles.
Pourquoi vous avez écrit le livre dans un mélange de deux langues différentes qu’est le créole et le français ?
Je fais le choix de défendre la littérature haïtienne d’expression créole. Mes textes sont écrits majoritairement en créole qui, pour moi serait le plus beau langage littéraire par excellence. Il y a une parfaite musicalité difficile à retrouver dans le français. Les défenseurs avérés du créole, pour montrer leur attachement à la langue écrivent des recueils cent pour cent créole. L’écrivain Evains Wêche m’a conseillé de faire pareille chose. J’ai fait un autre choix, je ne suis pas pour le rejet du français dans les lettres haïtiennes et ce serait difficile de le rejeter compte tenu de la réalité sociolinguistique. Je veux dire à haute voix : « Le Français peut avoir une place dans les productions littéraires, non pas une place de choix ».
Comment comprenez-vous le marché du livre en Haïti ?
Ce n’est pas un marché rentable. Les jeunes d’aujourd’hui ne s’intéressent pas aux choses de l’esprit. Avec l’émergence du rabòday, style de musique véhiculant des messages odieux surtout à l’encontre des femmes, la population juvénile qui devrait être notre principale cible est pratiquement désintéressée aux livres. Il n’est pas étonnant si on donne à un jeune surtout chez moi à Dame-Marie de choisir entre le DJ Tony Mix et Georges Castera comme modèle son choix serait sans grande difficulté Tony Mix. Ceux qui sont intéressés aux livres n’ont pas souvent de fonds nécessaires pour s’en procurer.
Parlez nous de vos poètes favoris ?
Il est difficile de donner une liste complète des poètes favoris. Il y a trop de belles plumes qui ont marqué l’histoire des lettres haïtiennes, en particulier celle du genre poétique. Je cite par exemple : Etzer Vilaire, René Philoctète, Georges Castera, Félix Morisseau Leroy, Carl Boulard, Franckétienne, j’en passe.
Parlez-nous de votre chantier littéraire ?
Actuellement je travaille sur un nouveau livre intitulé « GALIMATCHA ». Je ne veux pas garder le mutisme face au drame de ce grand petit Pays. C’est un texte de contestation politique et sociale où la réalité haïtienne est totalement mise en question. En Mars prochain, je soumettrai le texte aux Éditions de la rosée.
Propos recueillis par Ricot Marc Sony
raymarcsony@gmail.com

