Le rapport de la Commission-Latortue, au centre d’un débat et d’analyse avec Dr Arnousse Beaulière

Le rapport de la Commission-Latortue, sans être encore prêt d’être validé ou rejeté par l’assemblée des Sénateurs, est en première loge de l’actualité au point que d’autres soucis urgents et primordiaux semblent être renvoyés aux calendes grecques. Des exemples de situations complexes qui rendent très lourds les gouvernails du pays, tel le statut de Jocelerme Privert au Palais national, de puis 64 jours, sont nombreux. A tout cela s’ajoute, sans qu’aucun consensus ait été trouvé d’avance, l’augmentation du prix du gallon de gas-oil à la pompe, depuis lundi dernier.




Si le rapport préliminaire de moins de cinq pages, a soulevé une vive indignation collective chez des anciennes autorités indexées dans la mauvaise gestion des fonds du Petro Caribe, qu’en sera-t-il quand le contenu du document de 80 pages et plus, sera rendu public. La seule chose sûre et certaine, c’est que le préambule du rapport de la Commission-Latortue a nettement dé montré que ce ne sont pas des saints qui géraient toujours les affaires de la République, nonobstant pour certains que leur note de protestation ne viendra pas séance tenante faire dissiper des doutes qui planaient déjà sur leur mauvaise gestion.




Pour faire ressortir l’ aspect politico-économique dégageant dans le rapport de la Commission-Latortue, Haïti-Observateur (pour rezonodwes) s’est entretenu avec un spécialiste en économie, le Dr. Arnousse Beaulière. Toutefois, avec le Dr. Beaulière, en début de cet entretien, nous avons examiné le budget rectificatif sous tous ses aspects.
 .
H.O : Dr. Beaulière, tout d’abord, je rappelle que vous êtes Docteur ès Sciences économiques, diplômé de l’Université de Bordeaux, spécialiste des questions de développement et de santé. Vous avez un brillant parcours dans l’enseignement en France, puis vous êtes l’auteur de l’ouvrage intitulé «Immigration, Intégration. Un malaise persistant » paru aux éditions “ « Les Points sur les i », Pa ris, 2014”. M. Beaulière, quelle est d’après vous l’importance d’un budget rectificatif et pourquoi en faudrait-il qu’un gouvernement en arrive là ?




Dr. Beaulière : Je dirais qu’il y a plusieurs raisons qui peuvent être d’ordre à la fois politique et économique. Dans le cas qui nous concerne, nous avons, à certains égards, les deux. Parce que nous avons affaire à une conjoncture assez particulière. Un gouvernement provisoire qui arrive dans les conditions que l’on sait, et qui s’est donné un objectif clair: REPRENDRE le processus électoral. Ce qui revient à dire qu’il faut, entre autres, fixer un budget pour l’organisation desdites élections.
Or, le budget voté (déjà rectifié d’ailleurs) par l’administration précédente, n’avait pas prévu de postes de dépenses pour de nouvelles élections.
.
Par conséquent, ce gouvernement, en particulier, se trouve dans l’obligation économique, financière mais aussi et surtout politique de montrer qu’il est capable de tenir ses engagements en faisant voter un budget rectificatif de toute urgence. Alors, un budget spécial pour l’organisation des élections du 9 octobre: c’est une évidence à mon sens.
 .
Par ailleurs, sur le plan économique, le nouveau gouvernement a évidemment identifié de nouvelles priorités économiques et sociales qu’il con vient de financer. D’où la nécessité d’un nouveau budget qui reflète ces priorités Enfin, il ne faut pas oublier les déclarations de l’ancien sénateur Privert devenu Président provisoire sur la gestion catastrophique des finances publiques par l’équipe Tèt Kale. C’est ainsi que le gouvernement Privert/Jean-Charles a tenu à réduire le volume budgétaire tel qu’il a été adopté sous l’administration Martelly. Inutile donc de préciser que le budget est un indicateur par excellence de la stratégie politique adoptée par un gouvernement.
 .
H.O. : Parlant des $55 millions pour l’organisation des élections, ne trouvez-vous pas une certaine disparité l’insertion dans le budget rectificatif 5 millions de gourdes par député, pour “des petits projets…” par le CEP ?
 .
Dr. Beaulière : Le problème, Claudy, dans ce genre d’exercice, surtout chez nous, c’est la tendance à vouloir créer une zone grise où toutes les manipulations, toutes les magouilles sont possibles. Je ne mets pas en doute l’intégrité des membres de ce CEP ni leur volonté à faire en sorte que les élections se passent dans les meilleures conditions possibles. Mais, cette histoire consistant à introduire “dans le budget rectificatif 5 millions de gourdes par député, pour “des petits projets…” me gène.
.
H.O. : Est-ce également la création d’ “une zone grise” Docteur, l’augmentation à la pompe lundi dernier, du gallon de la gazoline et autres produits pétroliers ?
 .
Dr. Beaulière : Je ne pense pas qu’il s’agisse là de la création d’une “zone grise” par le gouvernement. C’est plutôt de mon point de vue une décision, encore une fois de nature économique et politique (au sens stratégique du terme ici). Le gouvernement se rendant compte qu’il lui manquera probablement de l’argent pour honorer sa promesse d’autofinancer (ou presque) les élections pour signifier cet acte de souveraineté nationale (le rapatriement des élections), a décidé de s’appuyer implicitement sur la contribution des citoyens (sans leur consentement donc) en augmentant cet impôt pour atteindre son objectif.
 .
H.O. : Venons-en au boom de la semaine: “Le fameux rapport de la Commission-Latortue”, quelle considération d’ordres politique, économique et social en faites-vous?
 .
Dr. Beaulière : En fait, en tant que chercheur, tout comme le font les journalistes investigateurs, j’essaie toujours d’aller voir au-delà des (fausses) évidences que l’on veut bien nous montrer dans le monde politique qui est, on le sait, un monde impitoyable où le “chen manje chen” fonctionne à plein régime. Pour, comme le dit Keynes, “soulever de la poussière” et voir et comprendre ce qu’il se passe exactement. A priori, mettre en place une Commission Ethique et Anti-Corruption à la chambre haute pour investiguer, pour chercher à savoir exactement comment ont été utilisés les deniers publics (les fonds PetroCaribe) en interrogeant les différents protagonistes de l’affaire, quoi de plus normal dans une démocratie?
 .
Le problème c’est que nous sommes encore en Haïti dans une démocratie balbutiante, entravée de toutes parts! Et les entraves dans le cas d’espèce sont d’ordre politique, économique, social, et SURTOUT éthique justement! Car comment ne pas soulever la question des conflits d’intérêts dans la préparation d’un tel rapport de la part d’une telle commission présidée par un tel parlementaire en la personne du sénateur Latortue.
 .
H.O. Le rapport en lui-même n’a pas de force contraignante et pourtant on disait la même chose pour la Commission-Benoit. Il se trouve aujourd’hui que tout le suivi du processus électoral en dépend. Comment devrait-on rendre efficace l’application du rapport de la Commission-Latortue ?
 .
Dr. Beaulière : A la différence près que la Commission Benoît était une initiative présidentielle dont le rapport n’avait pas besoin visiblement de l’aval du Parlement pour être mis à exécution. Ce qui fait que, une fois présenté au Président de la République, ce rapport a été remis immédiatement au président du CEP, Léopold Berlanger, pour la reprise du processus électoral. Bien que celui-ci ait laissé entendre dans la presse que le rapport de la CIEVE n’ était pas contraignant compte tenu de l’indépendance (supposée) de l’institution électorale, il a bien compris que, d’un point de vue politique et éthique, il ne pouvait pas ignorer les principales recommandations de la commission.
Laquelle, rappelons-le, a mis en exergue la présence de graves irrégularités et fraudes massives dans les élections des 9 août et 25 octobre 2015.
.
H. O. : D’après vous, Dr. Beaulière, la présidence du Sénateur Latortue, ancien collaborateur et conseiller du régime Tèt Kalé, ne constitue-t-elle pas une entrave aux recommandations de la Commission?
 .
Dr. Beaulière : Tout comme l’on demande généralement aux magistrats de se déporter dans le cas d’une instruction judiciaire pour cause d’éventuelles ac coin tances avec l’une des parties en présence, tout comme l’on devrait demander au sénateur Latortue de se retirer de la commission Ethique et Anti-Corruption et encore moins de la présider dans la mesure où il apparaît clairement qu’il est à la fois juge et partie dans cette affaire pour avoir été Conseiller du président Martelly sur la période considérée dans ledit rapport!
A partir de là, l’impartialité de la commission est mise en cause. Ses conclusions ou ce qu’on en sait pour l’instant à partir du résumé qui a été fourni à la presse, ne peuvent être prises au sérieux.
 .
H.O. : Les vives réactions des personnes ciblées par la Commission-Latortue, notamment l’ex-PM Lamothe, ne seraient-elles pas de nature à sous-estimer de tels travaux de recherches?
 .
Dr. Beaulière : Au mieux, ça fait le bonheur des médias qui trouvent là un sujet à sensation. Au pire, ça pose plusieurs problèmes: tout d’abord, je ne vois pas comment l’Assemblée fera pour valider ce rapport, il y a donc de fortes chances qu’elle le réfute; ensuite, les personnes indexées auront tout le loisir de crier au complot, à la persécution politique, aux règlements de compte, ce qui n’est peut-être pas faux (voir les réactions de l’ancien Premier ministre Lamothe, qui est loin d’être au-dessus de tout soupçon quand même lorsque l’on pense à la mauvaise gestion des fonds de Sandy Cf. rapport de la Cour des comptes sur l’inefficacité des dépenses…); mais, et c’est l’autre point que je voudrais soulever, le Sénat est du coup discrédité, les institutions en général en prennent un sacré coup sur la tête, d’autant plus que, excusez du peu, l’ancienne présidente de la CSCCA et actuel membre de cette dernière est épinglée directement par la commission…
 .
Quelle sera la portée des enquêtes, sans doute, en cours à l’ULCC, l’UCREF, la CSCCA et peut-être à l’Inspection générale des finances sur les malversations enregistrées dans la gestion des fonds PetroCaribe? . Il n’est pas sûr que l’on leur accorde beaucoup d’importance. Et comme d’habitude, tout ça finira comme un pétard mouillé. Les rapports de la commission et de ces autres institutions resteront probablement dans les tiroirs.
 .
H.O. : Dr. Beaulière, vu la situation socio-politico-économique du pays, y-a-t-il encore une lueur d’espoir en perspective pour le peuple haïtien ?
 .
Dr. Beaulière : Je voudrais quand même finir sur une note d’espoir avant de vous laisser. Je reste convaincu que notre peuple est un peuple courageux, résilient, intelligent. Yo di ke analfabèt men li pa bèt di tou! Autrement dit, même si la situation est ô combien difficile, compliquée, malouk anpil, il détient les clés de son destin entre ses mains. Il a encore, je veux le croire, des fils et des filles dignes qui sauront, le moment venu, faire de nouveau sa fierté. Nous sommes à un moment de l’histoire de notre pays où l’espoir est encore permis même si l’horizon ne va pas se dégager de sitôt pour voir le bout du tunnel.
.
H.O. : Je vous remercie infiniment Dr. Beaulière et bonne chance dans toutes vos futures entreprises, spécialement, un plein succès à la publication de votre prochain ouvrage sur Haïti en cours de préparation.
 .
Dr. Beaulière : Je voudrais tout d’abord vous remercier de votre invitation. Vous dire combien j’ai pris un réel plaisir à échanger avec vous sur des sujets qui concernent notre chère Haïti, et qui, personnellement, me tiennent à cœur. Il nous faut continuer de lutter, de veye anwo, veye anba”, pour faire en sorte qu’un véritable changement s’opère dans notre pays. A tous les niveaux. Et particulièrement au niveau des mentalités, et plus particulièrement encore celles de la pseudo-élite politique et économique du pays dont l’échec le plus cuisant depuis des lustres n’est plus à démontrer.
 .
Haïti-Observateur remercie également Maître Elco Saint Amand d’avoir, avec Claudy Briend Auguste, coordonné cet entretien avec le Dr. Arnousse Beaulière qui nous a permis de conclure que le rapport de la Commission-Latortue n’a, entre autres, une utilité : il est l’indicateur d’une mâle gouvernance avec des mâles résolutions!
 .
cba (Rezonodwes.com / Haiti-Observateur)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.