Rebecca Jean, la haute voix de la musique contemporaine haïtienne au Québec

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Par Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue

Montréal, vendredi 10 septembre 2021 ((rezonodwes.com))–

La voix singulière et attachante de Rebecca Jean, musicienne, auteure, compositrice et interprète, née à Montréal, flamboie et déploie sa haute voilure depuis un certain temps sur les terres enneigées du Québec. Artiste polyvalente au talent raffiné, Rebecca Jean compte cinq albums à son actif, un catalogue de plus de 200 compositions et plusieurs projets signés en tant que réalisatrice /directrice musicale, auteure, compositrice, interprète et arrangeuse. À travers les différents registres de sa démarche musicale, elle ne cesse de nous surprendre en nous entraînant dans son univers tantôt délicat, tantôt féroce. Sur des textes évocateurs et mûris au creux des battements du langage, elle chante les failles comme les profondeurs de l’âme avec une poésie franche et un créneau unique ; elle sait se raconter et nous raconter avec finesse et subtilité.

Artiste attachée à ses racines haïtiennes qui nourrissent une québécitude revendiquée et ouverte, comme en témoigne son morceau « Lang lakay », elle s’en fait l’écho à travers un cheminement créatif salué par la critique musicale montréalaise et par sa participation à des émissions radio-télé et à des spectacles divers sur plusieurs scènes, notamment l’Olympia, le Cabaret du Mile-End, le Pub du Quartier latin, le Lion d’or, le Pharaon lounge, le Balatou, le Petit cabaret, le Théâtre de verdure, etc. En novembre 2019, elle a lancé son spectacle « Antidote » à la Place des Arts, haut-lieu des grandes manifestations culturelles montréalaises. Paru le 13 août 2021 sous étiquette Musinfo, l’album « Amoureuses des mots / Un hommage à Aznavour », tribut multivoix à Charles Aznavour, a été salué par le réputé journal montréalais Le Devoir dans son édition du 20 août 2021 ainsi que par RDI, le Réseau de l’information de Radio Canada. Parmi les quatorze voix féminines qu’accueille l’album-hommage à Charles Aznavour, Rebecca Jean se singularise par sa magistrale traduction/interprétation créole de la chanson « Hier encore » d’Aznavour qu’elle a baptisée « Gen de jou ». Pour présenter Rebecca Jean aux mélomanes et à nos lecteurs à travers Haïti, le poète et linguiste Robert Berrouët-Oriol, collaborateur régulier du National, l’a rencontrée en entrevue à Montréal. Entretien exclusif.

Robert Berrouët-Oriol (RBO) – La critique musicale autorisée, au Québec, a mis en lumière tes remarquables talents d’auteure, compositrice, interprète et arrangeuse mais tu n’es pas encore véritablement connue en Haïti. Peux-tu nous dire comment tu es arrivée à la musique et quel a été ton cheminement dans le champ musical ?

Rebecca Jean (RJ) – Mon histoire d’amour avec la musique a commencé bien avant que je ne sache lire ou écrire. J’avais des affinités incontestables avec le piano et vers l’âge de 5 ans, sous l’influence de ma sœur ainée, mes parents m’ont inscrite au Conservatoire de musique moderne de Montréal. Je n’aimais pas vraiment la théorie, pour moi la musique devait être explorée en toute liberté. Je contournais les règles, faisais semblant de lire les partitions alors que je jouais à l’oreille (rires). Avec le recul, j’ai compris qu’il était utile d’étudier la science derrière l’art !

À l’âge de 17 ans, j’ai été recrutée par l’école du show-business pour être « le projet cobaye » d’une trentaine d’étudiants en gérance d’artiste. C’est là que j’ai pu enregistrer mes compositions dans un studio professionnel pour la première fois. Cette expérience m’a mise face à l’évidence que je voulais faire carrière dans la chanson.

À partir de ce moment, les opportunités se sont accumulées. Mon premier album « Rebecca » a vu le jour en 2006. Puis j’ai commencé à composer pour d’autres artistes ; des groupes, des interprètes qui participaient à des émissions comme Star académie ou La Voix. Composer de la musique sur mesure pour d’autres chanteuses a élargi ma zone de confort et m’a donné la polyvalence nécessaire pour créer de la musique de film, des trames sonores pour le théâtre, des livres audio, etc.

RBO – En consultant ta biographie, j’ai constaté que tu avais plusieurs cordes à ton arc. Il y a quelques faits notables sur lesquels j’aimerais revenir. En 2016, tu as réalisé la trame sonore du film « Vortex » de Jephté Bastien, lauréat d’un Génie pour son film « Sortie 67 ». Parle-nous de ton expérience ?

RJ – Créer la musique de « Vortex » a été une expérience élévatrice. Le film se déroule dans un environnement à la fois urbain et mystique. Comme j’avais déjà l’habitude de jouer avec différents styles musicaux, je n’ai pas eu de difficulté à m’adapter. J’ai adoré créer à partir d’images, à partir d’une histoire. C’est une manière différente de stimuler la créativité !  Je me suis enfermée six mois dans mon studio ! Je n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti en voyant le visage illuminé d’inconnus devant le grand écran, qui se laissaient transporter par cette musique qui était née de mon imagination. La chanson thème du film s’appelle « Kouray » et les paroles sont de Jephté et moi.

RBO – En 2017 tu as été directrice musicale pour la comédie musicale « Fantasia » du metteur en scène David Mézy. Tu travaillais avec des jeunes de la relève, dont Yama Laurent gagnante de l’émission La Voix en 2018.

RJ – Mon rôle en tant que directrice musicale était de créer les bandes sonores et de faire du coaching auprès des acteurs/chanteurs. Dans ce contexte, les chansons étaient des reprises que je devais arranger différemment. Par exemple, transformer la chanson « On va s’aimer » de Martine St-Clair en zouk love ! Au niveau du coaching, c’était beaucoup d’analyse et il a fallu trouver des manières efficaces de corriger ou d’améliorer ce qui pouvait l’être chez chaque chanteur. J’ai vraiment aimé porter ce chapeau, cela m’a fait grandir dans ma pratique personnelle.

RBO – Un autre volet a retenu mon attention. Entre 2018 et 2020, tu as créé des albums de méditation guidée. Qu’est-ce qui t’a inspiré à t’aventurer dans ce créneau ?

RJ – Ah, Robert ! Tu as bien fait tes devoirs (rires). En effet, avec ma complice Rose-Édith Crespel, nous offrons depuis plusieurs années des séances de méditation guidée pour permettre aux gens de se « déposer » dans un espace de quiétude. L’idée de mettre nos méditations sur CD était la suite logique et naturelle des choses. Pour moi, c’est un peu comme de la musique de film puisque je crée sur mesure pour habiller les textes de Rose. Contrairement à la musique pop où la structure est répétitive, la musique méditative se veut complètement libre. C’est une autre approche, c’est presque thérapeutique ! L’année dernière, notre travail a été repéré par Vues et Voix, un organisme qui fait des livres audio. Il nous a proposé une entente et en janvier dernier, nous avons sorti le coffret « Semer pour s’élever ». 

RBO – Quels sont tes auteurs-chansonniers préférés, ceux en particulier qui ont d’une manière ou d’une autre influencé ton parcours ?

RJ – Parfois, j’ai l’impression d’appartenir à une autre époque… Ceux qui m’ont le plus inspirée ne sont pas de ma génération : Charles Aznavour, Barbara, Toto Bissainthe, Fela Kuti, Tiken Jah Fakoli, Nina Simone, Jacques Brel, Diane Dufresne, Ansy Desroses, Yves Duteil, Robert Charlebois… Pour ne nommer que ceux-là ! D’une manière ou d’une autre, ils ont contribué à mon développement en me transmettant l’amour des mots et des mélodies recherchées, l’excentricité, la sensibilité, la fierté de mes racines, l’envie de porter une cause…

RBO – Est-il juste de dire que tu as élaboré et que tu cultives une empreinte musicale singulière, personnelle, nourrie à différentes sources musicales et également au patrimoine musical haïtien ?

RJ – C’est très bien résumé, Robert! Tu sais, l’héritage que je porte en moi est si vaste que définir mon identité artistique a été un travail ardu ! Je me suis cherchée longtemps. Je suis passée par des dizaines de styles musicaux : Pop, RnB, chanson française… Pour enfin comprendre quels étaient les ingrédients fondateurs de mon essence. Il y a les mots qui m’habitent, il y a les mélodies qui apaisent mon âme, puis il y a ma voix qui porte la mémoire de mon peuple. Mon univers évolue autour de ces éléments clés.

RBO – Tu chantes en français et en créole. Quels sont tes rapports avec la langue créole aux plans identitaire, musical et esthétique ? Qu’est-ce qui t’a porté à composer et interpréter plusieurs chansons en créole ?

RJ – La langue créole occupe une place de plus en plus importante dans ma carrière de compositrice. Jusqu’à très récemment, je me sentais un peu complexée d’écrire dans la langue de ma mère parce que j’avais peur de manquer de vocabulaire. Les Haïtiens « natif natal » qui ont passé leur enfance au pays ont été nourris d’une poésie quotidienne qui se trouve dans les petites choses anodines, propres à la vie sur l’île. J’avais peur de manquer d’images pour créer de belles figures de style. Heureusement, mes racines sont indomptables, elles émergent de mon être avec fougue et ne me laissent d’autre choix que d’explorer cette avenue. Que ce soit au niveau rythmique, mélodique ou mystique, il y a cette empreinte africaine qui s’impose et j’en suis fière !

Je me sens plus complète depuis que j’ai commencé à écrire en créole. De plus, en tant qu’ « Haïbécoise » cela me permet de trouver un équilibre entre les deux cultures qui m’ont formée. « Mes racines ont pris naissance au soleil, quelque part entre Petit-Goâve et Jacmel. Mes branches ont poussé et parcouru la terre, puis j’ai vu le jour sous un ciel d’hiver. Dans mon cœur deux histoires se font la cour ! Je vis au rythme des cuillères et des tambours. J’ai un héritage aux saveurs métissées, une fierté qui s’étend de Kafou à Gaspé. » (Extrait d’ « Haïbécoise ») Le grand romancier haïtien Émile Olivier, décédé à Montréal en 2002, disait qu’il était Québécois le jour et Haïtien la nuit… Cette phrase me fait sourire, parce qu’elle illustre bien cette dualité à laquelle plusieurs Haïtiens nés à l’étranger peuvent s’identifier !

RBO – Un grand album musical, multivoix et exceptionnel, cartonne actuellement au Québec et sur le Web. Parmi les quatorze voix féminines consignées dans cet album-hommage à Charles Aznavour paru le 13 août 2021 et qui porte le titre combien évocateur de « Amoureuses des mots », tu signes la traduction/interprétation créole de la chanson « Hier encore » d’Aznavour. J’ai été emballé et séduit par cette magistrale interprétation : dis-nous pourquoi tu as choisi ce titre d’Aznavour et comment tu as réalisé ton travail de traduction/adaptation créole et d’interprétation musicale.

RJ – Merci, je suis honorée qu’avec toute ton expertise tu aies été séduit par ma version créole d’« Hier encore » ! C’est encourageant… Avant tout, il faut savoir que je suis fanatique d’Aznavour depuis l’adolescence. Il a joué un rôle important dans le développement de mon style d’écriture, puis il a été un grand exemple de persévérance pour moi. Ceux qui connaissent un peu son histoire savent que sa carrière a débuté tardivement. Cela a pris beaucoup de temps avant que son génie ne soit reconnu, et malgré les épreuves et les refus, il n’a jamais abandonné. Alors quand les récompenses ne sont pas à la hauteur de mes efforts, je pense à Charles Aznavour et je continue avec un sourire.

Lorsque mon éditeur Jehan Valiquet m’a dit qu’il voulait faire un album hommage à Aznavour mettant en lumière 14 voix féminines, j’ai tout de suite été emballée par l’idée. J’ai aimé que les chansons ne nous soient pas imposées : chaque participante pouvait y aller avec son coup de cœur et le résultat est merveilleux. Pendant quelques jours, je me suis plongée dans le répertoire d’Aznavour. Je me réveillais et je m’endormais avec sa musique. Puis, l’évidence de faire « Hier encore » m’est arrivée comme une révélation. Le thème universel de la nostalgie liée au temps qui passe m’a interpelée. J’ai d’abord entendu la rythmique comme un tambour dans ma tête. Je me suis installée au piano et je me suis réapproprié les accords du texte d’Aznavour en y ajoutant une couleur « rasin ». À ce moment, mon cœur a vibré. Je ne savais pas encore ce que j’allais raconter, mais il fallait que ce soit en créole.

Pendant deux jours, j’ai été dans un état extatique en découvrant les mots qui s’enchaînaient pour exprimer ce que la chanson originale m’avait fait ressentir. Au lieu d’essayer de faire une traduction mot pour mot, j’ai plutôt tenté de ressentir l’essence du texte d’Aznavour pour ensuite traduire cette essence dans mes mots, avec des expressions intrinsèques à la culture haïtienne et au créole.

RBO – Quels sont les projets musicaux sur lesquels tu travailles actuellement et quels sont tes projets d’avenir ? Comptes-tu, lorsque le climat sécuritaire le permettra, aller à la rencontre du public haïtien tant à Port-au-Prince qu’en province ?

RJ – C’est une période très active pour moi. Je viens à peine de lancer mon EP « Haïbécoise » le 31 Juillet. C’est un avant-goût de mon album « Antidote » dont la sortie est prévue au printemps 2022. Ceux qui ont aimé « Gen de jou » (la version créole d’« Hier encore ») apprécieront probablement ma chanson « Lang lakay » qui est une adaptation créole de la célèbre chanson du chanteur français Yves Duteil « La langue de chez nous ». Cette chanson est un hommage à la beauté de la langue créole et se trouve sur mon Album/EP « Haïbécoise ».

En parallèle à la finalisation de mon album « Antidote », je suis en préparation pour le théâtre musical « L’enfant derrière le miroir » pour lequel j’ai eu l’honneur de composer la trame sonore. La pièce est inspirée du livre éponyme de l’auteure Mariana Djelo Baldé et aborde le thème de la santé mentale avec une approche créative qui déconstruit plusieurs tabous. En plus d’avoir créé la musique, je jouerai un petit rôle. J’ai très hâte, c’est le 25 septembre prochain ! Les informations seront sur ma page Facebook pour ceux qui aimeraient y assister de façon virtuelle.

À part ces deux évènements, je suis en train de développer mon nouveau spectacle « Haïbécoise » dont la première aura lieu le 30 octobre prochain, dans une salle de concert à Montréal qui s’appelle Le Ministère. En plus de mes compositions, je chanterai mes chansons préférées du patrimoine haïtien et ferai des mélanges inusités entre des chansons québécoises et haïtiennes !

Il y a maintenant deux ans que je n’ai pas été en Haïti.  Le climat d’insécurité qui y règne me brise le cœur. La terre natale de mes parents me manque, ainsi que les paysages, les taptap, les marchandes, les gens, leur sens de l’humour… Les chèvres qui suivent leur propre agenda dans la rue, les balades à Jacmel… Je rêve d’y retourner et cette fois, de sauter à pieds joints dans cette culture bouillonnante qui survit à tout. J’ai besoin de rencontrer mon public. J’ai hâte de pouvoir le faire.

RBO – Pour les gens qui aimeraient te suivre, où te trouver ?

RJ – Ils peuvent passer par mon site Web : https://rebeccajean.ca/ et s’abonner à mon infolettre ou utiliser les médias sociaux. Sur Facebook : Rebecca Jean, et sur Instagram : rebecca_jean_music .

RBO – Rebecca Jean, merci d’avoir chaleureusement accordé cet entretien exclusif au journal Le National. Comme le dit si bien le poète martiniquais Aimé Césaire, « bon vent et bonne route ».

RJ – Merci de m’avoir reçue, c’était un plaisir. À bientôt !

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