En résidence de création à Paris, le dramaturge haïtien, Guy Régis jr, lance un cri pour la démocratie en Haïti

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Haïti crie pour la démocratie !

Pourquoi ce silence du gouvernement français ? Le dramaturge haïtien écrit au journal français Le Point en soutien au peuple haïtien qui manifeste contre les pratiques dictatoriales du président Jovenel Moïse.

Par Guy Régis Jr *

Jeudi 18 février 2021 ((rezonodwes.com))– Demain, je rentre au pays reprendre mon métier de simple acteur de la vie culturelle, heureux de retrouver ce peuple qui ne cesse de lancer son vaillant cri à la face du monde. Mais, avant de quitter la France et le lieu qui m’a hébergé en résidence de création, je m’interroge : pourquoi ce silence du gouvernement français ? Et c’est ce cri de l’intérieur que je voudrais amplifier ici. Ni appel à l’aide pour catastrophe naturelle ou maladies endémiques, pas même le coronavirus, c’est un cri pour la démocratie.

Qui veut entendre le cri de ce peuple ? Encore ces Haïtiens ! Qu’ils nous laissent en paix avec leurs remous continus ! Ces Noirs voulaient être libres, non ? La liberté a un prix. D’accord. Mais les esclaves de 1803, en gagnant la guerre pour leur indépendance, n’ont-ils pas crié que tous les hommes de toute couleur, de toute origine, de toute appartenance « naissent libres et égaux ». Est-ce que, pour son courage, le monde entier n’a pas une dette, même symbolique, envers ce peuple ? Aujourd’hui peut-être arrive le moment de la lui reconnaître.

Le 14 février 2021 a eu lieu une immense manifestation contre la dictature dans mon pays. Des manifestants, des journalistes ont été tabassés, encore. Pourtant, ce peuple se bat contre un gouvernement qui refuse d’entendre pourquoi on conteste son autoritarisme, ses actes arbitraires. Mais le gouvernement s’acharne. On n’a jamais vu gouvernement si actif : en janvier 2020, il a pris la décision sans appel de chasser des élus du pouvoir législatif. Sans entrave depuis, il gouverne par décrets, révoque des juges. Et lance maintenant un référendum daté au 25 avril dans le but d’adopter une nouvelle Constitution.

Pourtant, dès juillet 2018 (6 et 7 juillet, en pleine Coupe du monde de football), un cri spontané contre la hausse du prix de l’essence a été lancé, suivi d’une longue série de manifestations contre la corruption, des plus populaires. Ce peuple pousse un réel cri pour entrer dans la modernité politique. Ce n’est nullement un cri de désespoir. Les Haïtiens s’insurgent contre l’asphyxie de la démocratie. Ils hurlent contre la corruption qui gangrène leurs institutions étatiques. Comme dirait l’autre, « la nation demande des comptes ».

Car gouverner ainsi à coups de décisions autoritaires, c’est renforcer la grogne populaire, le pays prend le chemin de la dictature, sous l’œil complice de l’ambassade américaine, de l’Organisation des États américains (OEA) et de l’ONU. Chaque fois que le peuple grogne, la voix de l’ambassade américaine en Haïti déclare aux ressortissants états-uniens d’éviter les voyages en Haïti. Tous les autres pays font de même. On resserre les verrous. Éviter le pestiféré Haïti. Plutôt qu’éviter ce pays, pourquoi ne pas tenter de répondre à son cri ? Nous sommes rattachés au continent américain, certes, mais notre belle histoire de plus de deux siècles, elle, est mondiale.

Nous voulons que le monde entier, avec nous, demande des comptes. Que le monde entier des humains crie avec nous. On n’appartient pas aux Américains ! On n’appartient pas à la grande bureaucratie planétaire ! On appartient au monde entier des peuples !

Ce monde entier des peuples doit savoir qu’en Haïti, présentement, tout un pan de la capitale (de près de deux millions huit cent mille habitants) est occupé par des gangs constitués d’adolescents armés où des fillettes se font violer et où leurs corps sont jetés sur des tas d’ordures. Une ville où, par jour, on compte par dizaines les enlèvements, les demandes de rançon des plus scandaleuses. Des enlèvements qui sont suivis d’assassinats atroces. Cela, en toute impunité.

Demain, je rentre au pays des gangs armés jusqu’aux dents. On en compte près d’une centaine sur ce bout d’île. D’où viennent les armes qu’ils dégainent à longueur de journée sur les réseaux sociaux ? Que dit le monde de cette asphyxie ? Haïti doit crouler sous combien de cadavres pour qu’on l’entende enfin ?

Demain, je rentre là où des familles n’ont pas, comme moi, la possibilité de se faire entendre. C’est pour elles, pour eux que je parle ici, dans cette adresse au monde.

*Guy Régis Jr est né à Port-au-Prince en 1974, où il vit. Auteur, metteur en scène, directeur artistique du festival Quatre Chemins depuis 2015, il a récemment publié Les Cinq Fois où j’ai vu mon père (Gallimard) et la pièce Goebbels, juif et footballeur aux éditions Les Solitaires intempestifs – où paraît son théâtre.

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