La gourde, de zorèy bourik à « fèy bannann » : Les « bannann mi » paient les frais des coffres forts cassés

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Plus de 120 gourdes pour un dollar, la devise nationale se métamorphose de zorèy bourik à « fèy bannann ». Tant réel que virtuel, la gourde a reçu des gifles, uppercuts, crochets, apchagis, bichagis et des dolopchagis mortels qui l’abasourdissent et l’ont mise en coma ; son visage est décrépi et démantibulé face au dollar.

Coups de massue à la tête, face dans la crasse, dans la grimace et la disgrâce ineffable, Florvil Hippolyte, Jean-Jacques Dessalines, Alexandre Pétion, Henry Christophe, Catherine Flon, François Cappoix et toutes les effigies présidentielles et héroïques accolées au zorèy bourik sont blasées et humiliées au cours de cette crise financière vertigineuse.

Pareille à l’hyperinflation ahurissante du Zimbabwe notamment avant les années 2009 où un dollar américain s’échangeait contre des tonnes de dollars zimbabwéens, la gourde poursuit sa folle course débridée vers le labyrinthe.

Que vaut décidément cette institution de la rue Pavée que l’on appelle la Banque des banques, traitée comme une épave neutralisée par l’imposture et la sinécure? Jamais de la vie un Conseil ne le jugera opportun de tirer sa révérence quoique son incompétence et son impotence se prouvent dans la flagrance? Coup dur pour la fierté et la dignité qui seraient désormais des denrées entièrement volatilisées aux postes « prestigieux » de notre société en perte de repère.

La Banque Centrale est complice et invalide au regard défaitiste des massacres impitoyables perpétrés par la devise américaine sur la monnaie nationale qui a besoin de dialyse régulière et de transfusion sanguine urgente pour ne pas tomber dans la situation chaotique extrême avant d’exhaler son dernier souffle.

Notre monnaie numismatique, apragmatique et dramatique !

A jouir du privilège de côtoyer les plus robustes du troisième âge, la génération des boomers, arrivés trop tard dans un monde trop vieux, est constamment exposée à des récits incroyables, comme s’il s’agissait de contes féériques. Tels octogénaires vous racontent que leurs familles ont fait acquisition de plusieurs hectares de terre aux prix de 25 gourdes, 50 gourdes, 100 gourdes. La construction de leurs maisons nécessitait quelques dizaines de gourdes.

Les nonagénaires nous éberluent dans les histoires relatives à leurs bétails, garnis de vaches, bœufs, cabris, moutons et chevaux, qui s’élargissaient avec quelques douzaines de gourdes. Plus surprenant, déjeuner, diner et souper s’estimaient sous l’ère de Sténio Vincent, Elie Lescot, Dumarsais Estimé et Paul Magloire, à dix kòb, quinze kòb, vingt kòb. Les déplacements de Jérémie vers les Cayes, de Port-au-Prince à l’Artibonite, de Cap-Haitien à la Capitale, se réglaient également en nombre de kòb.

Jusqu’au début des années 80, un billet d’une gourde se valorisait encore, car pouvant acquérir du pain, du café, du sucre, du lait. A l’aube des années 90, sur sa route providentielle, le passant qui sautait sur une gourde, le toisait et l’humiliait. Le temps de ramasser ce billet défiguré l’emportait sur sa valeur annihilée au point qu’il a aujourd’hui disparu dans le vécu des consommateurs et des entreprises. Actuellement, un simple bonbon se procure au prix de vingt ou de vingt-cinq gourdes ; un billet de cinq ou de dix gourdes dans la poche sont désormais de nul effet.

Papiers de peu de valeur, la Banque Centrale n’imprime plus ces spécimens qui blasent les patrimoines historiques, les visages des anciens présidents, héros et héroïnes de la première république noire du monde.

L’illustre victoire de Vertières est ternie dans le sabotage du billet de 5 gourdes. L’effondrement sismique du palais de justice se vit moins dur que son infamie dans le billet de 25 gourdes incapable de mettre la patte sur un « paté kòdé ». Les jolies robes de Catherine Flon et de Sanité Belair sont décousues à l’issue des massues et des fessées encaissées par le billet de 10 gourdes, aujourd’hui sans effet et sans valeur. Le bicentenaire lacunaire, tortionnaire et sanguinaire; le Fort Cape-Rouge rougi et rabougri; la Citadelle chancelle pêle-mêle dans la poubelle, à travers les billets de 25 gourdes, 20 gourdes et 2 gourdes.

Les prix de 8 gourdes, 16 gourdes ou de 22 gourdes, par exemple, ne s’affichent et ne se négocient que sur le tronçon du marché formel.  Si le prix du taxi était initialement de 25 gourdes, un éventuel choc des forces du marché pétrolier allait fixer le prix à la barre de 30 ou 35 gourdes. On ne saurait prédire que ce prix va passer de 25 gourdes à 27 gourdes. La monnaie de 2 gourdes ou de 3 gourdes du chauffeur au passager serait un véritable casse-tête chinois. Dans la psychè des agents, l’argent national ne se compte plus sur l’intervalle unitaire régulier; mais de cinq en cinq.

À l’instar d’une cassette ou une disquette archaïque, les papiers de 2 gourdes, 5 gourdes, 10 gourdes, vingt gourdes et de vingt-cinq gourdes, d’usage économique quasiment nul, seraient décidément l’objet de collection spéciale et donc d’exposition aux ventes aux enchères.

La BRH, les meilleures ressources humaines pour des résultats catastrophiques

La fuite massive de cerveaux sape certes toutes les structures et superstructures de la vie nationale. Plus de 80% des ressources les mieux qualifiées ne vivent pas en Haïti, selon une étude de la Banque mondiale. Une frange importante de la classe intermédiaire fuit l’insécurité, le blackout et la misère vers des cieux plus cléments qui savent aimanter les diamants pour les aiguiser. La partie restante, battante ou en attente de se déguerpir, s’appauvrit drastiquement au point qu’elle tend à se déclasser dans une migration descendante vers  la classe inférieure. « Alrich Nicholas[1] aurait soutenu la thèse d’un processus d’appauvrissement des classes moyennes en Haïti et ses conséquences économiques et sociales »

Il convient de souligner, en dépit de la fuite massive des cerveaux qualifiés, que la Banque Centrale demeure l’un des rares organismes publics qui détiennent le plus grand nombre de cadres encore au bercail qui soient dotés de bonnes capacités techniques.

Nous sommes conscients que la BRH est victime de la mouvance des vagues de recrutements basés sur une certaine militance médiocratique. Mais, n’empêche que l’organisme public autonome puisse capitaliser sur les démarcations méritocratiques nourries par les meilleures facultés de la place et de l’extérieur, pour apporter des solutions techniques à certains problèmes.

Evidemment, les ressources humaines de belle eau ne devaient pas manquer à cette entité régulatrice des finances du pays qui savait investir à l’époque de son histoire prestigieuse, dans la formation d’un capital humain compétitif, à travers l’exquis programme des lauréats de l’université.

Gouverneur, « gouverner, c’est prévoir ». Et pour prévoir, il faut savoir. Dans le sens de la consultation gratuite accordée par l’analyste financier Henrilio Julsain, pourquoi ne pas constituer au sein de la Banque une cellule de vigie composée de cadres techniques compétents et pourvus de moyens adéquats en vue de suivre les tendances du taux de change, à travers sa valeur juste ?

Ladite cellule, de concert avec le MEF, pourrait détenir la feuille de route de mimer l’approche stratégique des Banques centrales européennes et nord-américaines qui tablent sur des effets-surprises lors des injections de la devise forte afin de propulser les forces du marché vers un équilibre propice aux plus vulnérables.

Il y aurait nécessité pour une telle unité de procéder à des analyses économétriques plus approfondies ainsi que des calibrages des modèles théoriques et empiriques. Ceci contribuerait à soigner l’image de l’institution tout en guidant de manière plus avisée les décisions du Conseil qui sont trop souvent hâtives et bâclées.

S’il est vrai que le manque de confiance dans les institutions et les acteurs – amplifié par la recrudescence de l’instabilité politique – influe négativement sur le comportement du change, il est tout aussi vrai que les taux préjudiciables aux consommateurs affichés par les banques commerciales et les entreprises, ne reflètent pas fidèlement les réalités du marché. Les distorsions sont énormes à travers des « spreads » injustes, l’accaparement des dollars injectés sur ce marché dominé par un oligopole de prédation. Il est aujourd’hui gravissime que la Banque Centrale se positionne sans gêne aux côtés des racketteurs du système, le clic bancaire bancal comme les officiels démentiels, leur accordant des avantages dorés en polarisant les dollars au détriment des classes déjà très défavorisées.

La problématique du taux de change est technico-politique. Il faudrait alors des solutions soutenables orientées dans les deux sens. Si la faiblesse technique résulte dans une carence de vision et de leadership de la Banque Centrale, car les ressources tout azimut seraient à sa disposition; pour ce qui concerne le cachet politique, la Banque des banques doit définitivement se dépolitiser en gardant ses colonnes vertébrales idoines pour empêcher les blanchiments d’argent et ne plus obéir aux ordres de désordre des capitaines cupides placés comme des extraterrestres et des sangsues au timon des affaires du pays.

Les personnalités dignes et responsables en montrent constamment le chemin; là où la carte de la méritocratie et l’efficience ne peut être jouée pour dégager des résultats, il faut à un certain moment sortir la carte de la démission afin de sauver la face. La bulle officielle étant passagère, comparée à la probité et l’honneur qui sont des valeurs intrinsèques à garder jalousement. Messieurs, cessez de vous plaindre ! Si vous ne pouvez pas fournir les résultats attendus de vous, pour votre image et celle de vos familles, pliez bagage, démissionnez !

Un décor économique et social psychotique

Plus de six millions d’Haïtiens, soit 59% de la population, vivent en deçà du seuil de pauvreté fixé à 2,41 dollars par jour ; et plus de 2,5 millions (24 %) en dessous de la ligne de la pauvreté extrême de 1,23 dollars par jour. Coincée dans un précaire PIB per capita de 756 $ et classée en référence à l’IDH[2] 169e sur 189 pays en 2019, Haïti remporte le titre de pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental (Banque mondiale). La pauvreté[3] est à son stade le plus abject. Affichant un coefficient de Gini de 0.61, l’inégalité est cuisante au sein du seul pays pauvre de l’Amérique. Selon Transparency International, Haïti occupait parallèlement la 161e place sur 180 pays à la lumière de l’indice de perception de la corruption, en 2018.

Cette contre-performance spectaculaire du pays résulte dans le sabotage des normes, des balises et l’irrespect des références méritocratiques par le régime en place qui fait un usage abusif et insouciant des ressources publiques. La corruption[4] se décline et se conjugue au masculin, au féminin, au plus bas et au plus haut échelons de la sphère publique, à tous les temps, par tous les capitaines des Têt Kale mal calés installés au mauvais contrôle de cette nation courageuse.

Au prix fort, les couches les plus vulnérables en payent le pot cassé des coffres forts cassés par les cétacés, les sébacés et les gallinacés politiques qui ont trépassé le trésor public dans une sévère hémorragie. A la fin de leurs journées miséréré dans des gymnastiques périlleuses devant les vitres simples, blindées, teintées et derrière les taptaps, les pickups OF, OI et SE pour défendre quelques pièces d’adoken afin d’assurer un aleken, nos enfants, nos petits frères et sœurs, les Ti-Joèl, Ti-Pyè et Ti-Sentaniz terminent leurs périples quotidiens turbulents devant les Cinq-Coins, à côté des barques de barbecue et de fritay. Espérant ainsi qu’ils défendront quelques modiques zagribay dans cette arène où la compétition à la survie sans vie, en quête d’un retay et d’un détail de valeur marginale sur des piles de pailles, est de taille titanesque. « Ti Rès la », comme des rejetons et des os jetés à des chiens, se défend dans les acrobaties, le verbiage, la honte et la douleur !

On constate d’autre part que des assassins pleins aux as exposent leurs engins de la fin ultime à tous les chemins, ruraux comme urbains, à Pèlerin, au Bicentenaire, à Martissant et au Magasin de l’Etat sous la bénédiction d’un Etat de connivence et en défaillance qui leur donne du biberon. Difficile dans de telles conditions délétères de garder la ligne droite de la moralité pour ne pas adhérer même contre son gré à la nouvelle famille officielle officieuse G-9 et Alliés.

Sinon, contrairement au postulat Keynésien ; déjà à court-terme, ces enfants vieux avant l’âge seront tous morts puisqu’ils n’arrivent pas à s’identifier même à la base de la Pyramide des besoins évoquée par le psychologue Abraham Maslow[5]. Pour une partie importante de la population, le strict minimum minimorum physiologique ne peut être satisfait. Écœurant !

Inclusion économique et sociale, la Banque Centrale doit jouer un rôle axial

Tous les indicateurs économiques et sociaux s’imposent à l’œil – régulier, myope et presbyte – dans un rouge vibrant et flamboyant. Pas besoin de lunettes, de proximité physique ou d’un bon focus ; il suffit d’un regard évasif, futile et superficiel au tableau des indicateurs pour que migraines, céphalées, nausées, gonorrhées, blennorragies, hypertensions, diabète, phobies et anxiétés s’attaquent aux têtes, aux tripes, aux poumons et aux cœurs, au risque d’accroître les probabilités des chocs émotionnels, d’accidents cérébraux et cardiovasculaires.

Le chômage fait rage, les privations rudimentaires s’exhibent avec grandiloquence. Aujourd’hui, l’étau de la misère se resserre dans un taux d’inflation spectaculaire de plus de 23%. Insécurité, blackout permanent, nulle pièce valable dans leurs poches, rarement un morceau de banane dans leurs assiettes, la famine mine l’avenir et le devenir des enfants et des jeunes.

D’aucuns diraient que ce peuple serait né sous un ciel damné. Evidemment, on sait qu’il s’agit d’un sophisme et d’un paralogisme véhiculés par les aigris, les grincheux et les grisons d’un grief séculaire qui sortent contre la première république noire leurs griffes de pharisiens avec la mission d’y dépeindre un tableau de gribouillis, majigridis et graffitis funestes.

Une Banque centrale détient la mission de faire bouger les lignes de la croissance et la prospérité dans le sens de réduire les inégalités économiques et sociales. Une Banque centrale n’est pas une entité au service de la cupidité et de la boulimie des officiels et des clans économiques égocentriques qui se fichent du bien-être collectif.

La BRH doit ainsi cesser ses connivences et ses liaisons fatales avec la classe politique criminogène, cleptomane et mégalomane ainsi qu’avec les racketteurs économiques protégés par un favoritisme nourri de chantage. La BRH est appelée à jouer un rôle de vigile à travers entre autres une gouvernance orientée vers la réduction des inégalités, la stabilité de la monnaie nationale, une gestion rationnelle du taux de change, l’octroi de crédit aux PME et l’esprit de saine compétition au niveau économique et social.

Carly Dollin

carlydollin@gmail.com 


[1] http://www.unrisd.org/80256B3C005BCCF9/(httpAuxPages)/1526BCA4AA33D07B802585260045FEAD/$file/OI-OP-6—Nicolas_Overcoming%20Inequalities.pdf

[2] L’indice de développement humain (IDH) est un indicateur composite adopté par le PNUD pour évaluer le taux de développement humain des pays du monde. L’IDH se fondait alors sur trois critères : le PIB par habitant, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d’éducation.

[3] http://www.banquemondiale.org/fr/country/haiti/overview

[4] https://lenouvelliste.com/article/197650/corruption-haiti-recule-dans-le-classement-2018-de-transparency-international

[5] La pyramide de Maslow est une théorie de la motivation élaborée à partir des observations réalisées dans les années 1940. De la base au sommet de la pyramide, les besoins humains ont été classés selon les nécessités physiologiques – de sécurité – d’appartenance – d’estime et d’auto-accomplissement.

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