Il était une fois le Nord-Ouest et les Bahamas! par Charlotte B. Cadet

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Le nom de Samuel Loriston, un marin originaire de La Tortue est souvent cité dans l’histoire de cette odyssée comme le premier Haïtien à découvrir l’existence de l’archipel.

Mardi 17 septembre 2019 ((rezonodwes.com))– En écoutant les nouvelles relatant les dégâts causés par le cyclone Dorian sur l’archipel des Bahamas aux centaines d’îlots éparpillés comme des cailloux jetés dans l’océan Atlantique, que de souvenirs me sont revenus !

          Choquée par l’ampleur des dégâts, émue à l’écoute des reportages mentionnant les endroits les plus touchés de l’archipel par des vents allant jusqu’à 300 km h, tels que Nassau, Grand Bahama, Freeport, Abaco, je ne puis résister à l’envie de raconter ce que j’ai retenu de ces minuscules îles des Caraïbes au cours de mon enfance à Saint-Louis-du-Nord, sans avoir eu pourtant le bonheur de les visiter.

          J’étais en classe primaire chez les Filles de la Sagesse, dans ma ville natale, quand j’ai entendu parler, pour la première fois, d’un certain endroit appelé Nassau, tout en ignorant sa localisation. D’ailleurs, c’est en prêtant l’oreille à une méringue carnavalesque cocasse que ma mémoire a capté ce nom : Nassau, et tout au fond de moi, je me disais : « Nassau, c’est où » ?

          Tous les natifs de Saint-Louis-du-Nord ou de Port-de-Paix ne peuvent oublier l’île de La Tortue, cette longue bande de terre qui s’étend à l’horizon, baignée par l’océan Atlantique. L’île de La Tortue attire encore, de nos jours, par le bleu profond de la mer, par les voiliers qui font toujours la navette les jours de marché pour débiter leurs produits : le poisson, les gros crabes rouges, les patates, sans oublier un lait de vache de qualité, et bien d’autres… Cette île recèle un secret particulier, ignoré de ceux qui ne sont pas originaires du Nord-Ouest : c’est le berceau de l’exode vers les Bahamas.

 Le nom de Samuel Loriston, un marin originaire de La Tortue est souvent cité dans l’histoire de cette odyssée comme le premier Haïtien à découvrir l’existence de l’archipel.

          La petite histoire rapporte que l’exode vers les Bahamas a commencé au début des années cinquante. À l’époque, seuls les marins s’y aventuraient. Ils entreprenaient ce voyage dangereux pour vendre des vivres alimentaires comme la banane, l’igname ou autres que l’archipel ne peut produire à cause de l’aridité et de la salinité du sol.

          À la fin des années cinquante, spécialement pour des raisons politiques et économiques, de jeunes garçons ont commencé à fuir leur patelin en s’embarquant sur de frêles voiliers, dans l’espoir de tenter leur chance aux Bahamas. L’embarcation se faisait clandestinement à l’île de La Tortue. Des voyages qui pouvaient durer 2 semaines, dépendant des caprices du vent. Assez périlleux toutefois. Des cas de naufrage ont souvent été  répertoriés.

          Entretemps, les chantiers navals s’activent. Les voiliers se renforcent, se modernisent jusqu’à s’équiper de moteurs. Des hommes de tous âges prennent le chemin de la mer. Arrivés à Nassau, ils trouvaient du travail dans la construction d’hôtels, certains se rendaient dans les îles voisines : Abaco, pour travailler dans les champs de tomates, d’autres émigraient vers Grand Bahama, Freeport, toujours dans le domaine de la construction d’hôtels de plage. Freeport, paraît-il, était réputée pour ses plages au sable blanc.

          Cependant, ces émigrés n’ont pas oublié leurs familles restées dans tous les coins du département du Nord-Ouest. Ils envoyaient de l’argent aux leurs pour ouvrir un petit commerce, payer l’écolage de leurs enfants et s’occuper de leur entretien. Pour la première fois de leur vie, ces braves gens se familiarisaient avec les chèques bancaires qu’ils expédiaient par voie postale. Malheureusement, ces chèques n’atteignaient pas toujours leurs destinataires parce que dérobés par certains employés malhonnêtes de la poste.  Par bonheur, un bienfaiteur, en la personne du père Guy Sansaricq, – missionnaire catholique à Nassau, aujourd’hui élevé au rang d’évêque à Brooklyn- mis au courant du problème, s’est empressé de prendre les choses en main. Les Haïtiens lui confiaient de l’argent qu’il transférait à Port-de-Paix, aux bons soins des prêtres de la paroisse de la cathédrale qui assuraient le suivi de ces sous gagnés à la sueur du front de ces valeureux travailleurs, dans les autres communes du département.

 La différence n’a pas tardé à se faire sentir, à la vue de ces nouvelles maisons en dur, de ces enfants endimanchés. Des couvre-lits chenille, des rideaux de dentelle, des matelas neufs, des glacières de toutes les couleurs faisaient leur apparition dans certaines maisons. Définitivement, un regain d’économie est visible pour le plus grand bien des classes moyenne et paysanne.

          En même temps, des anecdotes alimentent les conversations dans la ville, parce que de jeunes orfèvres, des tailleurs, des cordonniers ou autres, choisissent de partir, souvent, en pleine nuit. Un beau matin, on ne les aperçoit pas. Où sont-ils passés ? se demande-t-on. Des polissons ajoutent des leurs : « nèg yo fè vwal pou Nassau », « Nèg yo al bwote konkrit ».

          L’exode vers l’archipel des Bahamas s’est révélée payante puisqu’on  assistait à un échange commercial. Ceux qui retournaient au pays pour un séjour rapportaient du tabac manoque, du whisky, des cigarettes dans le but de les revendre.

          Le plus touchant demeure l’époque où les femmes, fatiguées par le chômage, craignant pour le futur de leur progéniture, se sont retroussées les manches pour prendre, à leur tour, la route de la mer avec l’espoir de s’en sortir. Arrivées sur les lieux, elles n’avaient pas le choix et devenaient femmes de ménage dans les hôtels ou tout simplement servantes dans une maison privée.

          Une autre catégorie de femmes vaillantes et courageuses mettaient les pieds dans l’eau et faisaient le va-et-vient entre Saint-Louis et Nassau. Dans cette classe émergeaient même des propriétaires de bateaux. Elles s’adonnaient à un trafic florissant. À l’aller, le bateau transportait des passagers et surtout des vivres alimentaires et autres denrées. Au retour, il revenait chargé de tabac manoque, de whisky, de cigarettes, de gros sacs remplis de bouteilles vides, de gros poissons séchés et autres… Un commerce lucratif. Je me rappelle que le tabac en provenance de Nassau mettait ces femmes face à la Régie du tabac qui les poursuivait pour contrebande.

          Je crois que chaque ressortissant du Nord-Ouest d’Haïti doit quelque chose à l’archipel des Bahamas. Même s’il n’y a jamais mis les pieds. L’archipel des Bahamas fait partie de l’histoire du Nord-Ouest. Ceux qui ont risqué leur vie à la recherche d’un mieux-être y ont définitivement laissé leur empreinte.  Ce sont des pionniers. Tous, ils ont participé, en fin de compte, au développement des Bahamas, parce qu’à l’époque, l’archipel ne figurait que sur la carte de la géographie physique. Aujourd’hui, 200 000 Haïtiens, environ, peuplent les Bahamas.

          Je saisis cette occasion pour saluer chaleureusement les descendants de la famille Loriston dont les grands-parents, les parents ont contribué à l’émancipation d’un grand nombre de citoyens du Nord-Ouest en ouvrant le chemin qui mène aux îles Bahamas. Ces hommes étaient d’abord des marins chevronnés, avant de devenir constructeurs de bateaux.

          Plus tard, Nassau tiendra lieu de passerelle qui a conduit un grand nombre de ces Haïtiens vers la Floride voisine. Entretemps, les enfants restés en Haïti les ont rejoints sur la terre de l’Oncle Sam. Beaucoup d’entre eux ont bénéficié de la nationalité américaine et sont aujourd’hui médecins, avocats, infirmières… Il y en a même qui revendiquent le droit d’être maires, commissaires, députés régionaux…

          D’après certains observateurs, il n’y a pas de ressortissants du Nord’Ouest dans les bidonvilles de Port-au-Prince. On les retrouve plutôt à travers les États-Unis, tandis qu’un grand nombre vit toujours aux Bahamas. D’autres retournent dans leur coin natal à l’occasion de vacances  et logent dans de vastes demeures blotties dans les montagnes avoisinantes, pourvues de génératrices, protégées par de hautes barrières métalliques qui laissent entrevoir, de temps en temps, des voitures 4 par 4.

          Il ne me reste plus qu’à féliciter, qu’à rendre hommage à l’archipel des Bahamas pour son développement touristique d’aujourd’hui qui attire des vacanciers venus de tous les coins de la planète et pour toutes les infrastructures dont il est doté.

          Que Dieu dans sa générosité permette à ce peuple vaillant de se relever de cette terrible catastrophe et qu’Il lui accorde la prospérité, la paix, ne serait-ce que pour avoir accueilli leurs frères haïtiens aux pires moments de leur existence !

Charlotte B. Cadet

5 septembre 2019.

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