Un marché informel de la sexualité en pleine extension en Haïti

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par Jude Rosier

Lundi 16 septembre 2019 ((rezonodwes.com))– Ce que nous appelons marché informel de la sexualité est un système où l’échange sexuel est construit implicitement sur des pratiques de type économico-sexuel tout en s’efforçant de respecter les principes réglementaires et ritualisés de l’union sexuelle de l’homme et de la femme imposés par la société.

C’est une forme de relation sentimentale où l’individu (généralement la femme) tout en gardant bien à l’esprit les objectifs économiques de sa démarche essaie toutefois de ne pas « perdre la face », en se préservant, autant qu’il le peut d’être taxé de prostitué. Ce type de relation peut être plus en moins durable, mais on ne s’attend pas à ce qu’elle devienne « sérieuse » ou permanente.

En effet, tout au long de l’histoire de l’humanité la sexualité a été vécue de différentes manières. On parle des périodes de libération sexuelle et d’autres plus puritaines. Nous vivons aujourd’hui l’époque de la révolution sexuelle. Cependant, cette révolution semble être touchée principalement les femmes. Car elle a libéré ces dernières « des cadres sociaux traditionnels » pour les placer sur le terrain de l’émancipation sexuelle ; pendant ce temps les hommes jouissent eux-mêmes depuis toujours une liberté sexuelle démesurée et sans préjugée.

Dans le milieu haïtien, la question liée à la sexualité a toujours été d’une complexité énorme. Les modalités selon lesquelles celle-ci va être négociée dépendent des conditions objectives de l’existence du sujet, notamment de son histoire familiale et son espace social vécu (famille/quartier). Autrement dit, chacun construit son identité sexuelle par rapport à la dimension de sa socialisation sexuelle. Donc, on ne conçoit pas la sexualité de la même manière, et ne la vit pas de la même façon. D’ailleurs, dépendamment de sa conception des rapports sexuels, on peut être soit objet ou sujet de la sexualité.

De plus, la société haïtienne est traversée par une représentation sexuelle fondée sur une figure de conformiste sentimentalo-chrétienne. Cet imaginaire sexuel fait que l’on se sent encore gêner aujourd’hui pour affirmer publiquement ou devant sa famille que l’on est un adepte de ces pratiques.

D’ailleurs, l’éthique de la sexualité provoque dans notre société une réaction conservatrice : on ne change rien, ni au niveau des principes qui ont jusqu’ici régi nos jugements sur les comportements sexuels, ni au niveau de l’application de ces principes à des cas concrets. Autrement dit, il semble exister encore dans l’imaginaire collectif haïtien une sorte de conformité légale de l’union sexuelle à laquelle on ne peut s’en dépasser.

Cependant, cette orientation objective de l’union sexuelle ne peut en effet préserver son sens d’équilibre. Elle va être plutôt réglementée selon les conditions d’existence de l’individu. Ainsi, il y a des jeunes femmes, le fait de vivre dans des communautés marquées par la pauvreté et la précarité économique et sociale, se voient obligées de déployer toute sorte de stratégies économiques pour survivre, allant de l’acceptation d’offres financières pour satisfaire les envies et appétits sexuels des lanceurs d’offre jusqu’à des pratiques qui frôlent la prostitution. Ainsi, la sexualité devient un moyen de réalisation de capital économique.

Dans cette perspective, l’amour n’est plus un acte sentimental où se produit un échange d’affection ou de plaisir, mais devient plutôt un sentiment économiquement conditionné. C’est dans ce contexte que Paola Tabet relate dans son ouvrage intitulé La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, publié en 2004 : qu’« en Haïti, toutes les relations consenties, y compris conjugales ou extra-conjugales, sont considérés comme un échange : input économiques de la part des hommes, accès sexuels de la part des femmes ».

D’autre part, ne voulant pas transgresser les principes réglementaires de l’union sexuelle et se faire qualifier de prostituées, ces jeunes femmes vont refuser de s’intégrer dans des relations ouvertes avec plusieurs « amants payants » et contourner ces interdits en s’affichant officiellement avec une seule personne tout en maintenant des relations voilées, amicales avec plusieurs. Elles croient d’ailleurs que cette dernière pratique est beaucoup plus normale et légitime, puisqu’elles se reconnaissent fièrement comme des femmes « brasseuses », c’est-à-dire celles qui savent parfaitement comment manipuler les hommes pour arriver à leurs fins.

Elles savent que leurs corps deviennent leur unique capital social, qui attisent le désir, alors elles s’attellent à faire fructifier en se montrant belles et attrayantes. Par conséquent, elles vont investir sur elles-mêmes pour préserver de leur beauté profitable. Elles ne tolèrent pas aucune tâche sur leurs visages. Elles s’exposent même en danger en avalant toutes sortes de comprimés et de breuvage pour garder leur corpulence. Des produits de beauté souvent dangereux pour la santé sont abusivement utilisés par ces jeunes femmes.

Elles vont mettre en œuvre toutes leurs ressources, en particulier leur jeunesse, afin de se présenter de manière séduisante sur le marché de la sexualité. Cependant, les relations ne sont pas tarifiées de façon précise. Et ceci est significatif, car préciser de façon explicite un tarif équivaudrait à être étiquetée de prostituée. Toutefois, la rétribution peut être facturée selon le besoin immédiat de la jeune femme, soit en un paiement immédiat du service sexuel, soit en aides diverses : régler le loyer, acheter des vêtements ou d’autres produits, obtenir de bonnes notes à l’école/université, payer les frais et les fournitures scolaires, obtenir un emploi, soutenir dans les moments difficiles, introduire la femme auprès des gens bien placés dans la société etc.

Ce phénomène prend une telle ampleur qu’il est reconnu sous plusieurs formes, comme celui du « phénomène zokiki », qui est le comportement conçu comme le détournement sexuel fait par des adultes à l’encontre des mineurs, le phénomène de « Madan papa », reconnu comme celui impliquant la relation sentimentale de deux personnes majeures de catégories d’âge nettement différentes ou encore le phénomène de la « BRH » (Bar-Restaurant-Hôtel) etc.

 De ce point de vue, l’approche classique de la sexualité est de plus en plus portée à l’équivoque. Les principes qui guident la vie amoureuse et sexuelle semblent être diffus. Toute porte à croire que la question amoureuse, en termes de passion ou sentiment spontané éprouvé l’un pour l’autre n’est pas toujours mis en avant dans le jeu de la sexualité. Cette règle, liée surtout à une forme de culture sexuelle, fait l’objet d’une logique de déterminisme car elle révèle, en partie la réalité des rapports sexuels et participe à la construction de l’identité sexuelle de l’individu.

Jude ROSIER, Economiste/Sociologue                                                                                                  rosier003@gmail.com

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