Kerlens Tilus : Hey zanmi, ou pa Ameriken

Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. (Albert Einstein).

Mardi 5 mars 2019 ((rezonodwes.com))– J’ai eu à confronter un bon ami qui m’ a dit : « Kerlens, tu perds ton temps avec cette question d’Haiti, pourquoi ne pas t’intégrer beaucoup plus aux Etats-Unis ; moi je cesse d’être Haïtien, je suis Américain ».

J’ai beaucoup d’affection pour mon ami ; je lui ai donné une réponse, mais je lui en avais promis une beaucoup plus étoffée.

On discute toujours sur les notions de citoyenneté et de nationalité. « La citoyenneté est le fait pour une personne, pour une famille ou groupe d’être reconnu comme membre d’une cité (aujourd’hui d’un Etat) nourrissant un projet commun dans lequel il souhaite prendre une part active. » (Frantz Jean Baptiste).

On tend toujours à confondre nationalité et citoyenneté. On est né Américain, on ne le devient pas, de même qu’on est né Haitien, on ne le devient pas. Une personne née en Haiti même quand elle est naturalisée reste et demeure Haitien. De même qu’un enfant né d’un parent haitien aux Etats-Unis a la nationalité haitienne du fait de ses racines haitiennes. Qu’il s’agit de juristes ou de sociologues, ces notions ne sont jamais définies pour faire l’unanimité.

Je suis détenteur d’un passeport américain, mais je ne me suis jamais senti Américain. Quand je regarde la situation des Noirs aux Etats-Unis, je parle des noirs qui y sont nés et dont les parents étaient des esclaves sur cette terre, je me demande si nous sommes des êtres humains. Rien que la semaine dernière, Le basketteur Lebron James disait à un journaliste quel que soit la quantité d’argent qu’on a comme noir, on est perçu comme inferieur par rapport au blanc.

Il reconnait que cela ne changera jamais, malgré l’hypocrisie et malgré qu’on a progressé dans le débat sur les groupes ethniques pour ne pas dire races. Je crois que les Haitiens vivant à l’extérieur et détenteurs d’un passeport étranger ne doivent pas donner des alibis aux Haitiens de l’intérieur qui veulent maintenir la division et le statu quo pour dire qu’ils ne sont pas de véritables Haitiens. Quel que soit ce qui peut arriver, ou ce qu’on peut subir comme humiliation de la part de nos dirigeants, on reste et demeure Haitien. Nous avons écrit ce jeudi que nous n’avons pas de pays. En effet, la terre natale est prise en otage par de vils bandits qui ne veulent que l’exploiter et ne donner rien en retour.  Nous ne cessons pas d’être Haitiens même quand nous sommes détenteurs d’un passeport étranger.

« Pour former une diaspora, les communautés émigrées d’un peuple hors de ses frontières doivent conserver des attaches avec le pays d’origine, des pratiques ou des habitudes propres à ce pays. Les liens peuvent être de nature culturelle, religieuse, économique ou politique ». Nous vivons dans un pays étranger, certes. Nous respectons les lois du pays d’accueil et nous nous intégrons. Il y a des compatriotes qui vivent à l’extérieur depuis plus de vingt ans et qui ne sont pas intégrés. Le fait d’acquérir une citoyenneté étrangère ne veut pas dire qu’on cesse d’être un national de son pays d’origine ou un citoyen de ce pays à part entière.

C’est un lapsus de dire qu’un Haitien d’origine a la nationalité américaine. Seuls les Américains de souche ont la nationalité américaine. Même quand l’enfant est né aux Etats-Unis, si ses parents sont immigrants, il est identifié au pays d’origine de ses parents. Nous les citoyens américains par naturalisation doivent savoir que nous avons un passeport juste pour vivre dans un pays. Ce passeport est plutôt une pièce d’identité qui nous permet d’avoir accès à certains privilèges tout simplement. Nous ne pouvons pas éradiquer le racisme dans le monde et nous serons toujours exposes à ce fléau. Les dirigeants et les politiciens en Haiti qui sont opposés à l’intégration des Haïtiens de la diaspora savent bien que les Haitiens naturalisés sont pour la plupart attachés à leur pays d’origine et veulent contribuer à sa construction.

Je veux que mon ami sache que nous sommes dans le même bateau. Tu peux être plus chanceux qu’un autre, mais cela ne fait pas de toi un être supérieur. Quand on a des ambitions dans un pays étranger, quand on nourrit de grands rêves, pour les atteindre de très souvent, on doit prendre la citoyenneté. Ceci n’est pas un choix pour ceux qui veulent réellement jouir des opportunités et frayer un chemin pour leurs enfants. Un noir qui n’a pas été l’objet de racisme dans un pays où les blancs sont majoritaires, il est très chanceux. On prend les immigrants seulement comme des travailleurs. C’est la main-d’œuvre qui importe.

Aujourd’hui avec Donald Trump, même les détenteurs de passeports américains peuvent être déportés pour un crime quelconque vu qu’il n’est pas américain d’origine. Nos compatriotes doivent être très prudents. Je sais qu’il n’est pas conseillé d’avoir un pied à terre en Haiti pour le présent moment à cause des voleurs de terrains et de l’instabilité au sein du pays. Voilà pourquoi, nous de la diaspora, devons travailler pour influencer les choses dans la bonne direction. Nous vivons dans une société moins inégalitaire, cela ne veut dire pas qu’on est l’égal du blanc. A chaque fois que vous parlez de votre pays d’origine, ton interlocuteur a un commentaire négatif à faire. On vous rappelle toujours que vous êtes un étranger.

Quand Haiti est dans les nouvelles, on ne fait pas de distinction entre les Haitiens de l’intérieur et ceux de l’extérieur qui sont naturalisés, nous sommes tous dans le même panier à crabes. Nous amis qui croient qu’une fois qu’ils acquièrent une citoyenneté étrangère et qu’ils cessent d’être Haitiens, il se leurrent. Ils savent bien que ce n’est pas le cas. Nous sommes nés Haitiens et nous mourrons Hatiens. Voilà pourquoi je ne cesserai de réclamer mes droits. Je n’ai nullement besoin d’entrer dans des combines pour voter en Haiti.

La Constitution doit être amendée et l’on doit permettre aux Haitiens naturalisés de jouir de leurs droits civils et politiques. Je ne vais pas même parler du poids de la diaspora dans la balance puisque nous ne conditionnons pas notre aide au pays en quoi que ce soit. Mais, je veux dire tout simplement qu’envoyer de l’argent à nos parents et nos proches c’est aider le pays. Imagine si la diaspora n’avait pas envoyé ces 3.5 milliards de dollars, comment serait Haiti. Nous subissions l’ostracisation que ce soit au pays d’accueil ou en Haiti. Des fois je me demande est-ce que l’on ne fait pas de moi un apatride. Vous êtes repoussés dans votre pays natal et au pays d’accueil, on vous considère comme un homme inférieur, en dépit de ton statut social élevé.

C’est un tort que l’on fait à nos enfants qui sont nés à l’étranger de ne pas leur permettre d’être familiers à la culture haitienne, à commencer par parler le créole et le français. L’enfant connaitra qu’il est considéré comme un étranger quand il se retrouve face à face à un individu qui le questionne sur l’origine de ses parents. Il vaut mieux de former l’enfant soi-même et le porter à être fier de ses racines. Aujourd’hui, plus que jamais, Haiti a besoin de ces enfants et de ces jeunes nés dans la diaspora. Ils sont des ambassadeurs pour le pays. Deux semaines, Sony Michel, joueur de Football américain faisant partie de l’équipe de Patriots a représenté Haiti avec fierté bien qu’il est considéré comme un étranger. Naomi Osaka est ovationnée en Haiti alors que selon les lois haitiennes elle n’existe même pas. C’est cette hypocrisie qu’il faut combattre. Nul ne doit rejeter son pays d’origine quel que soit la raison.  Je sais qu’il y a des gens qui ont été victimes sur la dictature. Il y en a d’autres qui ont subi des violences, mais cela n’implique pas qu’ils cessent d’être Haitiens. Quand ça va mal au pays natal, nous subissons les conséquences même indirectement.

Le blanc parle souvent de notre incapacité à aider notre pays alors que nous sommes des professionnels chevronnés. Pour certains Haitiens, cela ne veut rien dire, mais pour d’autres c’est un message clair qui est envoyé. Je comprends l’attitude de certains professionnels vivant surtout en Amérique du Nord qui veulent implanter des projets durables dans le pays. Malgré qu’ils sont en butte à des difficultés de toutes sortes, mais ils persévèrent. L’Haitien est bien que dans son pays natal. Malheureusement que les dirigeants et les politiciens ont transformé le pays en une poubelle à ciel ouvert. Le slogan de Donald Trump : « Make America great again »  a une connotation raciste. Quand est-ce que l’Amérique était super et/ou grand ? Trump refuse de répondre à cette question. Nous savons tous ce qu’a été ce pays avant la guerre de sécession et jusque dans les années 1970. Les noirs ont beaucoup souffert dans ce pays. Aujourd’hui, nous ne pouvons pas baisser nos gardes. Le danger est toujours là. Je dis à mes compatriotes détenteurs d’un passeport américain de ne pas se leurrer, quel que soit ton statut social ou l’épaisseur de ton compte en banque, tu es considéré comme un nègre et tu es traité comme tel.

Nous devons nous battre pour créer des conditions plus favorables en Haiti. Un jour viendra où l’on comprendra pourquoi on est bien que dans son pays. Les choses ne seront pas meilleures comme elles sont aujourd’hui au pays d’accueil. Se pa lè domi nan jew ou ranje kabann ou. Je ne cesserai jamais d’être Haitien. Je revendiquerai mes droits même quand je sais que les conditions ne sont pas réunies pour retourner au pays. Un jour nous finirons par maitriser les bandits légaux que ce soit dans la classe politique, au sein de la société civile et dans la classe des affaires. Nous ne devons pas faire le jeu des bandits de l’intérieur qui veulent nous empêcher de construire notre futur en construisons notre pays et qui poussent nos jeunes à l’exil. Mon ami, je voulais souligner ces points pour toi. Il n’y a pas de fierté à dire qu’on est américain quand on sait qu’au pays natal, les gens vivent comme des gueux. Il ne faut jamais oublier ces racines. L’Amérique est une terre d’opportunités, certes. Matériellement, ceux qui aiment travailler et qui ne sont pas oisifs arrivent à gagner leur vie et à éduquer leurs enfants. Mais, au fond de nous-mêmes, nous savons que nous ne sommes pas chez nous. Il faut créer le chez soi qui a cessé d’exister. A quand serons-nous libres et pouvons-nous avoir la fierté de dire que nous sommes Haitiens ? A vous tous compatriotes vivant aux Etats-Unis et détenteurs d’un passeport étranger de répondre à cette question. Vive Ayiti !

Kerlens Tilus   02/23/2019

Snel76_2000@yahoo.com

Tel : 631-639-0844

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